Who's who ? du Petit Palais #6

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais».


Nom de naissance : Jacques de Zébédée

Nom d'usage : Jacques le Majeur (pour le distinguer d’un autre apôtre lui aussi prénommé Jacques et surnommé le Mineur)

Signes distinctifs :

• Il est habillé comme un pèlerin médiéval : bourdon (bâton), besace, calebasse (gourde), grande cape, chapeau à large bord.

• Une iconographie qui se répand à partir du XVIe siècle le représente monté sur un cheval blanc et brandissant une épée : on l’appelle alors le Tueur de Maures ou Matamore. Cette iconographie évoque l’intervention miraculeuse du saint qui mena à la victoire les Chrétiens d’Espagne contre l’armée de l’Emir de Cordoue au IXe siècle.

Signe bonus :

• La coquille saint-jacques : insigne du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle

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Saint Jacques

Musée du Petit Palais,

D.95,

dépôt du Palais des Papes.

Statuette provenant du décor du tombeau du cardinal Philippe de Cabassole à la Chartreuse de Bonpas, après 1372


Crédit photo : Caroline Mertens

Comme Pierre (voir Who’s who 5), Jacques était un simple pêcheur des bords du lac de Tibériade. Le Nouveau Testament le présente comme l’un des premiers et des plus proches disciples de Jésus ; il trouva la mort en même temps que Pierre.

Cependant bien des légendes entourent ce saint. La plus fameuse d’entre elles est à l’origine de l’un des pèlerinages les plus courus du Moyen Âge et de la construction de la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle. En effet, d’après des textes tardifs, Jacques serait parti évangéliser l’Espagne après la mort du Christ. De retour en Galilée, il fut exécuté mais ses compagnons placèrent sa dépouille dans une embarcation qui franchit la mer Méditerranée puis le Détroit de Gibraltar pour échouer enfin sur les côtes de Galice où le saint fut inhumé. Ce tombeau fut découvert au IXe siècle par un ermite guidé par une pluie d’étoiles. Le lieu de découverte du tombeau fut alors nommé Campus Stellarum (champ d’étoiles). Voilà l’origine légendaire du nom de la ville qui s’établira autour du tombeau du saint, Compostelle. Rapidement se développa autour de ce tombeau un pèlerinage qui attira et continue d’attirer des pèlerins de l’Europe entière surnommés les jacquets. Avec Rome et Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle était l’un des trois pèlerinages majeurs de la Chrétienté.


Marie Mayot,

adjointe à la directrice

du musée du Petit Palais

Exposition Folco de Baroncelli (1869-1943), le poème d’une vie

Durant le temps de fermeture de son exposition pour cause de confinement, le Palais du Roure vous propose de redécouvrir en images les œuvres exposées, ainsi que les textes de présentation, par étapes, au gré des neuf sections de l’exposition.

L’exposition est organisée dans le cadre du Cycle du renouveau, qui présente le Palais du Roure dans sa richesse, sa diversité et ses nuances complexes, à travers cinq expositions : sur la famille de Baroncelli (2017), Jeanne de Flandreysy (2018), Folco de Baroncelli (2019), les grands hôtes du Palais du Roure (2020) et la diversité de ses collections (2021).

Les livrets des expositions peuvent être commandés auprès du Palais du Roure (renseignements au 07.63.72.79.01.).

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1. Arbre généalogique de la famille Baroncelli

Pierre Contier,

1938,

plume et aquarelle sur papier


1- Famille : un passé bien présent



Par son père, Raymond (1836-1897), Folco descend d’une vieille famille aristocratique florentine, installée à Avignon dans le Palais du Roure depuis le milieu du XVe s. Cette ascendance florentine et avignonnaise participe à son identité (œuvre n°1). Son grand-père et parrain, Gabriel, initie spécialement le petit Folco à ce monde des ancêtres, marquis de Javon.

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2. Portrait du Comte de Chambord (« Henri V »)

dédicacé à sa filleule, la mère de Folco

F. Gaillard,

v. 1870,

gravure,

prêt Marie-Joseph de Montgolfier

Les grands-parents maternels, les Chazelles-Lunac, fervents soutiens du comte de Chambord (n°2), prétendant au trône de France dans la seconde moitié du XIXe s., s’étaient ruinés pour cette cause. Le grand-père, mort avant la naissance de Folco, figure tutélaire de la famille, avait été l’agent de Chambord dans le Midi (n°3). La mère de Folco, Henriette de Chazelles (1845-1906), avait pour parrain et marraine le comte de Chambord (n°2) et sa mère la duchesse de Berry. Ce dévouement sans compter à une cause désespérée n’est pas sans lien avec la vie future de Folco, qui ne calculera jamais les aspects matériels des choses, se ruinera pour la cause qu’il s’était choisie et fera toujours preuve d’une générosité désintéressée.

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3. Lettre secrète écrite au jus de citron

(entre les lignes officielles) au grand-père de Folco

C. Schwarz (pseudonyme),

18 juillet 1836,

encre et jus de citron sur papier

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4. La famille de Folco (2e à g.)

Franceline Chabrier de Lafongt,

début des années 1890,

photographie


Folco et ses huit frères et sœurs (n°4) grandissent dans une famille très unie. Son père, qui n’est pas épargné par les soucis, est assez plaintif. Doux et très croyant, ayant perdu trop tôt son emploi, il tente de maintenir l’ancien lustre des ancêtres. Son épouse, très aimante et pieuse, artiste (n°5), éduque ses enfants entre deux tableaux qu’elle vend pour nourrir la famille. On retrouvera ce caractère plaintif et artiste chez Folco.

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5. Carte d’exposant de la mère de Folco

au Salon des artistes français

1891,

impression sur bristol

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6. L’entrée du Palais du Roure à l’époque de Folco

Anonyme,

v. 1900,

photographie


Il est également construit par ses lieux de vie. Spécialement le château de Bellecôte (n°7), près de Nîmes, qui appartient à sa grand-mère maternelle. Mais aussi le Palais du Roure, la demeure « dynastique », propriété de son grand-père Gabriel, qui en a fait un véritable musée malgré sa ruine (n°6).


Louis Millet,

Chef d'établissement Palais du Roure

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7. Le château de Bellecôte,

où Folco vit une grande partie de son enfance

Anonymes,

s.d.,

photographies

Né pour faire un cabinet comme

La Fontaine pour écrire des Fables


La collection d’Esprit Calvet

Depuis la disparition de notre ami, Séguier de Nîmes, vous êtes la seule lumière du midi

lettre du Président de Vérone à Esprit Calvet.

Le musée Calvet, créé le 2 avril 1811 par décret de l’empereur Napoléon Ier, est né du legs d’Esprit-Claude-François Calvet (1728-1810) ( fig.1). La collection Calvet résume les efforts, les passions et les sacrifices d’une vie. De fait, à la différence d’autres curieux méridionaux, tels le marquis de Calvière, le chevalier de Courtois, le chevalier de Gaillard, Commandeur du Poët-Laval, Calvet, simple personne à talents, ne bénéficiait pas d’une fortune considérable. En outre, il ne jouissait pas de "loisirs philosophiques", cumulant des fonctions universitaires et de lourdes obligations professionnelles. Pour autant, comme tout curieux, à savoir, suivant la définition donnée par Robert Estienne, « un homme curieux d’avoir ou connaître choses antiques », (traduction du latin antiquarius) Calvet rédigea de nombreux travaux savants, demeurés inédits pour la quasi-totalité d’entre eux.


Premier épisode : Les réseaux de correspondance et les goûts de Calvet



Comme tout membre de la République des Lettres, réseau de sociabilité et d’érudition, fondé sur la communauté de goûts et transcendant, sans les oblitérer, les conditions sociales, Calvet tissa en plusieurs décennies un cercle dense de correspondants. Ce réseau ne se limitait pas au royaume de France mais avait des ramifications européennes ou extra-européennes, notamment en Sicile (le Père Gravina), dans le Levant (le médecin Ycard). Nombre de ses plus fidèles interlocuteurs étaient, toutefois, établis dans la basse vallée du Rhône, le Languedoc, la Provence. La formation de sa collection doit beaucoup à l’étendue de ses correspondances. Grâce à ses interlocuteurs, Calvet se tenait informé du prix du marché pour les coquilles, les monnaies, de la dislocation de cabinets privés, phénomène tendant à s’accélérer dans la seconde moitié du XVIIIè siècle. Si Calvet accomplit un unique séjour dans la capitale au début des années 1750, il estimait avec finesse que la fréquentation assidue des ventes aux enchères avait éduqué son regard, formé son goût.


Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

Le musée Calvet, créé le 2 avril 1811 par décret de l’empereur Napoléon Ier, est né du legs d’Esprit-Claude-François Calvet (1728-1810) ( fig.1). La collection Calvet résume les efforts, les passions et les sacrifices d’une vie. De fait, à la différence d’autres curieux méridionaux, tels le marquis de Calvière, le chevalier de Courtois, le chevalier de Gaillard, Commandeur du Poët-Laval, Calvet, simple personne à talents, ne bénéficiait pas d’une fortune considérable. En outre, il ne jouissait pas de "loisirs philosophiques", cumulant des fonctions universitaires et de lourdes obligations professionnelles. Pour autant, comme tout curieux, à savoir, suivant la définition donnée par Robert Estienne, « un homme curieux d’avoir ou connaître choses antiques », (traduction du latin antiquarius) Calvet rédigea de nombreux travaux savants, demeurés inédits pour la quasi-totalité d’entre eux.


Premier épisode : Les réseaux de correspondance et les goûts de Calvet



Comme tout membre de la République des Lettres, réseau de sociabilité et d’érudition, fondé sur la communauté de goûts et transcendant, sans les oblitérer, les conditions sociales, Calvet tissa en plusieurs décennies un cercle dense de correspondants. Ce réseau ne se limitait pas au royaume de France mais avait des ramifications européennes ou extra-européennes, notamment en Sicile (le Père Gravina), dans le Levant (le médecin Ycard). Nombre de ses plus fidèles interlocuteurs étaient, toutefois, établis dans la basse vallée du Rhône, le Languedoc, la Provence. La formation de sa collection doit beaucoup à l’étendue de ses correspondances. Grâce à ses interlocuteurs, Calvet se tenait informé du prix du marché pour les coquilles, les monnaies, de la dislocation de cabinets privés, phénomène tendant à s’accélérer dans la seconde moitié du XVIIIè siècle. Si Calvet accomplit un unique séjour dans la capitale au début des années 1750, il estimait avec finesse que la fréquentation assidue des ventes aux enchères avait éduqué son regard, formé son goût.


Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

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Portrait rétrospectif d’Esprit Calvet, 1819,

Eugène Devéria (1805- 1865)

Huile sur toile,

Achat de la Fondation Calvet, 1839,

Musée Calvet,

inv. 839.5.

Palais du Roure

Lengo nostro #1

Une petite série hebdomadaire qui vous propose de découvrir la richesse et la beauté de la langue provençale.

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Quicha, esquicha, esquichaduro…

J’aimerais commencer cette plongée dans le jardin des mots provençaux par un verbe que dans mon enfance j’ai longtemps pris pour du français, car il était utilisé, avec un léger accent pounchu, par ma mère, qui avait été élevée dans la région parisienne par sa grand-mère arlésienne. Il s’agit du verbe esquicha. Elle disait, en francisant le mot, qu’elle n’aimait pas être esquichée, par exemple lorsque les gens se bousculaient en faisant la queue. Autant dire qu’elle n’aimait pas les escoufinaires, ceux, vous savez bien, qui trouvent le moyen de vous pousser dans une file quand bien même celle-ci de toute façon n’avance pas (au fait rien à voir avec un esquichaire, qui est un imprimeur). Utiliser les verbes français « serrer » ou « presser » n’aurait pas pu rendre aussi bien qu’esquicha, à son avis, cette désagréable impression d’être esquicha coume d’anchoio. Serré comme des anchois à l’huile dans leur boite de conserve. Esquicha, c’est à la fois presser, serrer, écraser et ratatiner, physiquement ou moralement. On peut dire aussi quicha pour désigner l’action concrète d’écraser ou de presser. Faire lou quichet, c’est, à l’instar des anciens mariniers du Rhône, écraser un anchois sur un morceau de pain (et oui, chers amis méridionaux qui avez envie de dire « une » : on dit « un » anchois en français, mais anchoio est bien féminin en provençal). Bref, cela donne un repas frugal à vous faire passer pour un esquicho-anchoio, un esquicho-meleto, ou, pire, pour un esquicho-bougneto, c’est-à-dire pour un coincé, un pusillanime ou un ladre fieffé, selon le degré d’avarice, la langue provençale aimant la nuance et la précision, surtout quand elle épingle nos travers. Enfin, par les temps qui courent, beaucoup d’entre nous se sentent hélas un peu « esquichés », soit au sens propre, parce que nous sommes escoufigna dans un petit appartement, soit au sens figuré parce qu’il va falloir sous peu presser un porte-monnaie qui ne se remplit plus guère. Ou bien encore lorsque, bien que dûment munis de notre papafard autorisant une course, on nous voit par les rues ana d’esquichoun, c’est-à-dire, selon Lou Tresor dóu Felibrige, aller d’un air à la fois « contraint, confus, peureux et pressé »...


Céline Magrini, Docteur ès lettres,

spécialiste de littérature provençale

Musée Lapidaire

La section égyptienne,

une fascination séculaire

La naissance de la collection : Le legs Calvet


A cet égard, la collection égyptienne apparaît comme un des plus anciennes du midi de la France. Si Esprit Calvet, le fondateur du musée qui porte son nom, créé en 1811, apparaît comme un amateur féru d’antiquités égyptiennes, dans la première moitié du XVIII è siècle, Joseph de Seytres, marquis de Caumont (1692- 1745), le constructeur du somptueux hôtel particulier qui abrite à présent la Collection Lambert, apparaît comme un des premiers amateurs d’ «antiquailles» et notamment de bronzes égyptiens. Sa collection passa en grande partie dans celle du comte de Caylus et figure à présent au Cabinet des Médailles. Le cabinet Calvet réunissait également un grand nombres de petits bronzes dont une belle effigie d’Harpocrate, Horus l’enfant inv. A 254. Un des fleurons de sa collection désigne la tête dite de vizir inv. A 44, investie d’une longue histoire car, au début du XVIII è siècle, elle faisait partie de la collection montpelliéraine du Président Bon de Saint Hilaire.

Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet


"Recueil d'antiquités". Planche I. Dessin du cabinet de curiosités du chanoine Pichony de Nîmes (1711-1785).

Sanguine. Encre noire et rouge pour la bordure, ornée de rinceaux entremêlés à des fleurs.

Achat de la Fondation Calvet, 2008.

Musée Calvet,

inv. 2008-2.

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Musée Calvet

Devinette Spiritualités

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Sainte Barbe

Ippolito Scarcella dit Scarcellino

(Ferrare, 1550 ou 1551 – Ferrare, 1620 ),

huile sur toile, vers 1570- 1580.

Dépôt du Musée du Louvre, 1872 ,

Musée Calvet

inv. D. 872.12.

Le tableau est précoce dans l’œuvre de ce peintre ferrarais prolifique. Le traitement du paysage, du ciel surtout, évoque l’influence des œuvres de deux maîtres de la peinture vénitienne, le dernier Titien et Le Tintoret.

" Mon plumage est somptueux et se renouvèle au printemps. Je suis le symbole de la résurrection. Mon attribut est une tour et je protège de la foudre. Qui sommes- nous ? "


Le paon, symbole de renaissance, de renouveau dans la pensée antique devient celui de la Résurrection pour les premiers chrétiens. Barbe était une jeune fille originaire de Bithynie, une province orientale de l’empire romain. Comme elle refusait le mariage, son père la fit enfermer dans une tour à deux fenêtres mais après son baptême, elle en perça une troisième en signe de son adoration de la Trinité. Elle subit le martyre. Son père reçut l’ordre de la décapiter de sa propre main mais à l’instant fatidique, il fut frappé par le feu du ciel. Sur le tableau du musée Calvet, la sainte élève une plume de paon d’une main et une tour de l’autre. Barbe passait pour protéger de la foudre. A ce titre, elle était la patronne des artilleurs, canonniers, des mineurs également.



Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

Musée Requien

Oranges, Citrons et compagnie…

1ère partie

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Citrus vulgaris, Citrus aurantium

Mots-clés Ecole supérieure de pharmacie de Paris [Faculté]. Musée de matière médicale. Planche d'enseignement. Botanique. . 20e siècle s.d.

Adresse permanente de cette image https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/image?muft0142

Collection Musée François Tillequin

En ces temps de fin d’hiver, il est bon de booster nos défenses naturelles.

Inutile de se précipiter sur les produits chimiques industriels. La solution la plus simple (et bien connue) est sur l’étal des marchands de fruits qu’il est – même en ces temps de confinement – recommandé de fréquenter.

Alors faisons ample provision d’oranges, de citrons, de pomelos et autres agrumes. Riches en vitamines, fibres, sucres … ils sont excellents pour nos organismes et notre moral.

Mais, au fait, on parle des oranges et autres agrumes comme s’ils avaient toujours existé, comme s’il s’agissait de fruits locaux tant, aujourd’hui, ces arbustes se retrouvent souvent dans nos appartements, sur nos balcons ou dans nos jardins. Et en Vaucluse n’avons-nous pas la ville d’Orange, autrefois rattachée à la famille néerlandaise régnante des Orange Nassau ? ville dont, il n’y a pas si longtemps, un des ornements était une magnifique haie d’orangers des Ossages (1) ?

Alors qu’en est-il réellement ?

Nous verrons dans cette première partie, quelques aspects botaniques et historiques ; dans un deuxième volet les divers noms qui leur furent donnés ainsi que quelques règles de culture ; troisièmement quelques utilisations et recettes ; enfin quelques aspects symboliques et artistiques.

Tout d’abord, le mot agrume ; il dérive du latin acer qui signifie acre, aigre, acide ; en latin médiéval acrumen désignait tout fruit ou légume acide (2). Le terme au pluriel apparaît dans les années 1930-1940 et désigne l’ensemble des oranges, citrons, cédrats, tangérines …

Botaniquement parlant, les agrumes appartiennent à la grande famille des Rutacées comme la rue à l’odeur si fétide. Ils constituent la plus grande partie du rameau Aurantiées dans lequel le genre Citrus est (de loin) le mieux représenté : orange (Citrus sinensis), citron (Citrus limon), cédrat (Citrus medica), pamplemousse (Citrus maxima), bigarade (Citrus aurantium) etc. Outre les Citrus, le rameau comprend les genres Fortunella (kumquat) et Poncirus (poncires).

La classification de ces fruits a beaucoup varié au fil du temps. Au XVIème siècle, Matthiole (3) classait les agrumes selon la forme des fruits ; pour lui les agrumes sont des « pommes » (Malus ou Mala en latin). Après lui, les botanistes, trompés par les variations parfois très importantes des fruits, multiplient le nombre d’espèces. Linné (1758) et ses successeurs n’en reconnaissent qu’une quinzaine et la classification la plus récente (1997) n’en retient plus que cinq (4).

Si l’orange (Citrus sinensis) est, comme son nom l’indique, originaire de Chine, ainsi que les poncires et kumquat, les citrons et limes proviennent des Indes entre Gange et Himalaya (5), et d’autres fruits du Pendjab ou de l’état de Madras. C’est donc toute l’Asie du sud-est qui est le berceau des agrumes.

En Chine, très rapidement, les agrumes sont connus et appréciés pour la senteur de leur floraison et la saveur des fruits. Ce sont des arbres qui s’acclimatent bien, qui n’ont pas besoin d’un sol très riche, qui supportent bien un certain froid et une certaine chaleur, dont le port est élégant et qui tolèrent bien la taille. Bref, ce sont des arbres presque parfaits !

Dès le Vème siècle avant JC, le livre chinois Shu Ching mentionne deux Citrus, le Ch’ii et le Yu, qu’il n’est pas possible d’identifier spécifiquement, et dès le premier siècle avant JC leurs vertus thérapeutiques sont signalées. A la charnière des 7ème et 8ème siècles de notre ère, Kuo T’o-T’o explique comment les greffer et en 1175 Han Yen Chih rédige un Livre du Citron.

Dans le bassin méditerranéen, au IVème siècle avant JC, Théophraste décrit le cédratier d’après des exemplaires qu’il a vu en Médie (Iran actuel) et, au siècle suivant, Antiphanès affirme qu’il est présent en Grèce.

Au Proche-Orient, dans la « vallée fertile (6) » les Hébreux utilisaient un fruit nommé hadar lors de la fête des Tabernacles. Le citron serait-il le fruit défendu qu’Adam et Eve consommèrent dans le Jardin d’Eden ? le Talmud est muet sur ce sujet mais le nom du citron en allemand ancien était Judenapfel (pomme des juifs) et une variété de citron dite « pomme d’Adam » fut ramenée de Palestine par Saint Louis lors de la septième croisade.

L’orange est ramenée des Indes par les navigateurs portugais et, du Portugal, elle se propagea dans tout le bassin méditerranéen à des fins agricoles et ornementales. A Nice, les orangers doux se nommaient en patois nissard pourtégalié (ou portugais). En Sicile, des orangers ornaient les rues et le bord des routes.

On sait que Christophe Colomb emmena des Citrus dans ses caravelles. Le Nouveau-Monde offrit aux agrumes une terre à conquérir. Les Citrus y prospèrent : au Mexique dès 1518, en Amérique du Sud dès 1540. Des plantations existaient à Vera Cruz et à Mexico à la fin du XVIème siècle.

Du Brésil l’orange (dite navel) (Citrus sinensis) gagne la Floride où, après un premier échec, elle se développe, puis passe en Australie. Le tour du Monde est bouclé en moins de 500 ans !

En Europe, le succès des agrumes ne se dément pas, on les introduit dans toutes les cours royales. En France, Henri IV fait construire l’orangeraie des Tuileries à la fin du XVIème et Louis XIV celle de Versailles, immense. Il sera imité par de nombreux chatelains de province.

… à suivre …

Pierre MOULET

Chef d’Etablissement

Museum Requien


(1) Mais ce nom est trompeur ! cet oranger-là (Maclura pomifera) est une moracée originaire d ‘Amérique du nord qui n’a rien à voir avec les agrumes si ce n’est le fruit rugueux de la taille d’une orange et dont le centre est rempli de fibres charnues comme les oranges (mais non comestibles) ; aussi appelé bois d’arc car des tribus sioux l’utilisaient dans ce but.

(2) Nos acides pommes Granny seraient donc des agrumes !!

(3) Médecin siennois (1501-1577), ayant traduit et compilé les données scientifiques de Dioscorides, médecin grec du début de notre ère, dans ses « Commentaires de Dioscorides ».

(4) Dans les années 1930-40 le système du japonais Tanaka faisait état de 176 espèces.

(5) Région que le célèbre botaniste Vavilov appelait « le second centre d’origine des plantes cultivées ».

(6) Probablement la vallée Jourdain.

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Osias BEERT

Citrons, grenades et branches de citronnier dans une coupe en porcelaine de Chine posée sur un entablement

Huile sur bois (chêne)

Inv. 23571

Collection Puech.

Don à la Fondation Calvet, 1986

©Avignon Musée Calvet

Lecture rourienne #1

En ces temps de confinement, le Palais du Roure va vous proposer quelques pistes de lecture autour de son exposition Folco de Baroncelli (1869-1943), le poème d’une vie .

Pour introduire le sujet, cependant, nous vous invitons à visionner tout d’abord un documentaire : L’invention de la Camargue ou la véritable histoire du légendaire Folco de Baroncelli de Vincent Froehly.

Résumé :

Une présentation assez complète de Folco de Baroncelli, essentiellement axée sur son œuvre principale : le sauvetage de la Camargue et de ses traditions.

Commentaire :

Le réalisateur s’était très bien documenté, notamment au Palais du Roure, dans une démarche d’historien, s’attachant aux sources et à la compréhension du personnage et des faits, évitant de plaquer des points de vue préfabriqués. Le fond est ainsi essentiellement fiable, faisant de ce documentaire une bonne introduction au personnage.

Le titre « l’invention » de la Camargue est volontairement un peu provocateur : le réalisateur avait conscience que le terme était une outrance, la Camargue et beaucoup de ses traditions préexistant à Folco de Baroncelli. Mais cette terre lui doit néanmoins l’essentiel de sa préservation naturelle et culturelle, ainsi que le changement complet de son image auprès du grand public : Folco de Baroncelli a en effet su faire partager sa vision poétique de cette terre sauvage.


Louis Millet

Chef d’établissement du Palais du Roure

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Titre : L’invention de la Camargue ou la véritable histoire du légendaire Folco de Baroncelli

Réalisateur : Vincent Froehly

Producteur : Supermouche productions

Année : 2017

Durée : 52 minutes

Langue : français

Musée Lapidaire

Devinette Mythes et Légendes

« On m’appelle Nymphagète, « conducteur des Muses », mon attribut est une cithare et moi, « Chèvre- Pieds » . Le mien est une syrinx. Qui sommes-nous ? »


« Deux divinités, Apollon et Pan. Grand dieu pastoral, oraculaire (en rapport avec la divination), Apollon règne sur la mousikè, la culture poétique et musicale. La cithare désigne un instrument musical à cordes. Pan, mi-homme, mi-animal, affectionne les grottes, les espaces agrestes. Il est l’inventeur de la syrinx, dite flûte de Pan au son de laquelle il accompagne les rondes des Nymphes, ses compagnes. Sur l’autel du Musée Lapidaire, Pan n’occupe pas comme à l’accoutumé une position subalterne mais apparaît l’égal d’Apollon ».

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Autel consacré par Anthès à Pan et à Apollon

Marbre,

Grèce,

Attique, II-Ier siècles av. J.C.,

Achat de la Fondation Calvet, 1989,

Musée Lapidaire

inv. 24 200 ,


cliché Musée Calvet, André Guerrand

Autel consacré par Anthès à Pan et à Apollon à l’intérieur d’une grotte. A gauche, Apollon élève une cithare. A droite, Pan tient le lagôbolon (houlette de berger et arme de jet) d’une main et accomplit de l’autre une libation sur un pilier hermaïque (terminé par une tête du dieu Hermès).


Anthologie Palatine, livre VI, Epigrammes votives, n° 79, d’Agathias le Scholastique


« Ce domaine qui n’est plus ensemencé, il t’a été consacré, Pan, dieu des collines, par le laboureur Stratonicos pour te remercier de tes bienfaits. Goûte la joie d’y faire paître tes troupeaux, t’a- t-‘il dit et regarde comme tienne cette terre que le soc ne fendra plus .Tu y trouveras les séjour propice à tes vœux ; car Echo ( une Nymphe ) s’y plait aussi et elle consentira à y consommer votre union ».


Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

Who's who ? du Petit Palais #5

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais».


Nom de naissance : Simon

Nom d'usage donné par le Christ : Pierre

Signes distinctifs :

Des clés : ce sont les clés du Paradis. Elles rappellent que Jésus avant sa crucifixion dit à Pierre « Je te donnerai les clés du Royaume des cieux ».

Forte stature, chevelure abondante et barbe évoquent l'idée de solidité liée au prénom Pierre

Signe bonus :

Le coq. La veille de son arrestation, Jésus annonça à Pierre qu'avant le prochain chant du coq, c'est-à-dire avant le lendemain matin, celui-ci l'aurait renié par trois fois. Et par trois fois au cours des heures précédant son arrestation, Pierre le renia.

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Saint Pierre.

Cecco di Pietro.

MI 399,

dépôt du musée du Louvre


Crédit photo : RMN-GP / René-Gabriel Ojéda

Simon était un simple pêcheur des bords du lac de Tibériade en Galilée lorsqu'il rencontra Jésus. Il devint alors un de ses disciples et pris rapidement une place prééminente au sein des plus proches compagnons de Jésus, les apôtres. Selon la tradition c'est Jésus qui le surnomme Pierre, peut-être en vertu de certaines des qualités dont il fait preuve, en particulier la solidité. Et c'est Pierre que Jésus choisit parmi les douze apôtres pour créer son Eglise : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise ». Et en effet, après la mort du Christ, Pierre devient l'un des dirigeants d'une des premières communautés chrétiennes.

La tradition catholique fit de Pierre le premier évêque de Rome et l'église catholique revendiqua cette succession prestigieuse pour affirmer sa primauté sur les autres églises chrétiennes. Même si les récits relatant la crucifixion de Pierre, tête tournée vers le sol, à Rome pendant les persécutions ordonnées par Néron en 64 sont tardifs, il semble que Pierre ait bien trouvé la mort à Rome. La basilique Saint-Pierre, cœur du monde catholique, est ainsi construite sur l'emplacement présumé du tombeau du saint apôtre.

Musée Lapidaire

Devinette Spiritualités

" Mes plumes sont blanches et mon cri très doux. Je suis un symbole de pureté, de paix. Nous sommes ici douze. Qui sommes - nous ? "



Réponse : La colombe et les Apôtres.


Sur l’autel du Musée Lapidaire, en forme de table, (mensa), la tranche est décorée de douze colombes, se dirigeant vers le chrisme : un monogramme, composé des deux premières lettres du nom de Jésus -Christ, en grec, Ièsous Christos. Les colombes symbolisent ici les compagnons de Jésus, les douze Apôtres mais ces oiseaux peuvent également désigner l’âme des martyrs. Sur le revers de l’autel, la tranche offre un décor végétal de rinceaux, symbole de renouveau.


Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

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Table d’autel en marbre.

Provenance, Vaugines (Vaucluse).

Legs Deydier à la Fondation Calvet, 1919,

Antiquité tardive,

VIè- VII è siècle ap. J.C. ,

Avignon, Musée Lapidaire,

inv. 16 274

L’image du lion dans la pensée grecque

« Dans le prolongement de la série des devinettes sur les mythes et légendes, nous vous proposons de découvrir l’image du lion dans la littérature, la pensée religieuse et l’art funéraire attique. Plusieurs œuvres évoquées sont visibles au Musée Lapidaire. Bonne lecture ! »

Hymne à la Mère des Dieux p.198 : « ...Elle (la Mère des Dieux ) aime aussi le cri des loups et des lions au poil fauve...»

Dans le monde hellénique, l’animal, indépendamment de sa nature et de son milieu naturel, est investi d’une valeur sémantique très riche. Dans la pensée religieuse, il apparaît comme un attribut de la divinité, « agent ou reflet » de certaines de ses fonctions, voire un substitut du dieu lui-même. Des espèces domestiquées, au premier chef, le chien ou le bœuf chez Hésiode, élevé au rang d’un serviteur du pauvre, s’imposent comme des compagnons de vie et de travail des hommes. Plus encore, une créature issue des profondeurs de la terre nourricière, le serpent, puissance bénéfique et vitale, est liée à plusieurs divinités, tels Zeus Meilichios, des héros oraculaires et guérisseurs comme Asclépios, Trophonios et les morts héroïsés. Dans les lignes qui suivent, nous nous intéresserons à la construction de l’image du lion à travers les sources littéraires, le mythe et l’iconographie funéraire attique classique.

Le lion dans les témoignages littéraires : l’incarnation de la sauvagerie

En premier lieu, les textes pointent dans le fauve sa nature sauvage monstrueuse, Thèrion, en grec, catégorisation négative participant de certains traits physiques : sa gueule formidable « grimaçante » ou « affamée », « sa bouche sanguinaire », avide de sang, ses yeux étincelants et « roulants », sa crinière échevelée et, plus encore, son « effroyable rugissement », manifestation de son agressivité, de sa fureur imprévisible. En bref, ainsi que l’évoque une épigramme de Dioscoride, « le lion constitue un objet de frayeur même pour un homme courageux » et « épouvante ceux qui croisent sa route ». Les grottes symbolisent son « gîte habituel » ainsi que les montagnes désolées où il pourchasse les biches et autres « habitants des forêts ».

Un courage de lion

Davantage que des animaux jugés destructeurs chez Pythagore comme le porc déterrant les semences ou le bouc dévastant les raisins, le lion menace l’ordre du monde, semant la désolation au sein des troupeaux qu’il épargne de manière inattendue, relate une épigramme de Leonidas de Tarente. L’ours, et plus encore, le taureau incarnent son adversaire. L’épithète ,«dévorateur ou tueur de taureaux », est invariablement accolée à son nom. Si le prédateur est ainsi assimilé à un ennemi destiné à être implacablement traqué, dans les textes homériques, un retournement s’opère et sa sauvagerie « neutralisée », sublimée, lui confère la valeur d’un modèle pour le héros. De fait, le lion concentre de manière paradigmatique les plus hautes qualités du guerrier grec, noblesse, vaillance, force, endurance. A l’exemple d’un autre fauve, la panthère, célébré dans le chant XXI de l’Iliade, le lion, confronté au danger, « véritable double » du guerrier, « ne ressent ni peur ni envie de fuir ».

Le lion et le monde divin

Le lion est également associé à plusieurs dieux, Dionysos en premier lieu mais également à des déesses. Dès une époque très ancienne, d’abord dans le monde proche-oriental au IIè millénaire av. J.C. , estime A. Hermary, puis dans le monde hellénique, le lion figure dans le cortège de des déesses mères, divinités de la nature sauvage, vénérées, parfois, comme « maîtresses des fauves » ( potniai thèrôn ). Un type iconographique récurrent représente ces déesses, debout, dans une position hiératique, retenant par la patte ou, plus rarement par la crinière,des cervidés et/ ou des lions. L’accent mis sur la domination et la maîtrise du redoutable carnassier mâle manifeste avec force la suprématie de la déesse sur la nature tout entière, apparaît comme un gage de la puissance de ces divinités. Outre la « Mère des dieux », dénomination désignant par essence dans le monde hellénique Rhéa, Gaïa, la Terre, Dèmèter ou, encore, certaines effigies d’Athéna découvertes sur l’Acropole, Héra à Samos, s’adjoignent la représentation de fauves.

Artémis et le lion

Les fauves sont familiers d’Artémis, la Chasseresse, régnant sur « les gorges des montagnes », relève l’épigrammatiste Philippe. Or, la soeur d’Apollon entretenait des relations privilégiées avec les forces de vie, notamment l’eau douce et fraîche, fécondante et purifiante.Parmi les allégories de l’eau, à côté du cheval, du chien, le lion figure en bonne place, souligne Y. Morizot. Sur une statuette en terre cuite abritée au Musée Calvet, la déesse arbore un arc de la main gauche et flatte un lion debout à ses côtés de l’autre car la « déesse qui guette les bêtes sauvages » les protège dans le même temps.

Cybèle et le lion

Parmi les divinités liées au lion, une place privilégiée doit être accordée à une grande déesse phrygienne, appelée par les Grecs, « la Mère de la Montagne », « Grande Mère », la Dinduméenne, du nom d’une montagne, le Dindymon, située en Anatolie. Pindare, le premier, la nomme Kubéla, Cybèle. Le culte appelé à un succès durable et international, est introduit en Grèce continentale, dans le Péloponnèse au début du VIè siècle av. J.C., constate J. de La Genière. A Athènes à la fin du Vè siècle av. J.C., un sanctuaire de la déesse, le Mètrôon, fut édifié sur l’Agora et devint le centre des archives de la cité. La statue de culte, réalisée par Phidias ou son pupille, Agoracrite de Paros, montrait la déesse assise, de face, un lion à ses côtés. Au IVè siècle av. J. C., les reliefs votifs consacrés à Cybèle intègrent la présence du lion, debout aux côtés de la Grande Mère ou couché à ses pieds comme sur un beau relief votif de Berlin. De la main gauche, la déesse élevait un tympanon, un tambourin. Or, « le son mugissant » de cet instrument de musique, indispensable accessoire des bruyantes orgies, ( cérémonies secrètes au sens étymologique),accompagnant le culte de Cybèle, était le seul capable, révèlent maintes épigrammes, de faire « fuir plus vite que les cerfs, le fauve, plus brave que tous les autres quadrupèdes ». Une statuette acéphale, abritée au Musée Calvet, rapportée d’Athènes, datée de l’époque classique tardive ou hellénistique s’inspire pour la position du fauve, d’une tradition plus ancienne. Le lionceau, semblable à un animal familier, repose tranquillement sur les genoux de la déesse abaissant une phiale (une coupe à libations) d’une main et de l’autre soutenant le tympanon. Un relief abrité au Musée Lapidaire ( illustre un type iconographique attesté à l’époque archaïque pour d’autres déesses mères. La déesse trônante, les cheveux longs et bouclés, surmontés d’un polos ( un haut couvre- chef cylindrique ) surgit au centre d’un naïskos, une niche évoquant la façade principale d’un temple. A gauche,figure,dans une position statique et soumise, un lion, dressé sur ses pattes antérieures.

Le lion dans l’iconographie funéraire attique

Enfin, l’iconographie funéraire classique attique se concilie le lion dans le décor secondaire du monument.Son effigie, sculptée ou peinte, orne la base du monument funéraire, le fronton ou le couronnement de la plaque. Ainsi que l’établit D. Woysch- Méautis, deux types iconographiques cohabitent. En premier lieu, le lion intervient seul, au repos ou en position d’attaque, le corps ramassé, la gueule ouverte voire dans une attitude combative, assaillant un congénère, ours ou taureau. Un second schéma lui prête une posture hiératique, opposée à un autre fauve. Enfin, le lion peut incarner le défunt lui- même, en un jeu de mots sur l’anthroponyme,Leôn, le lion. Ainsi, sur la stèle de « Léon de Sinope », un fauve de taille imposante, au repos, occupe t’-il, de profil, tout le champ de la stèle sur laquelle il veille, garantissant la paix du disparu.Un belle pièce, de Callimaque ( ? ) célèbre avec force ce rôle de pacifique et inattendu protecteur de la sépulture: « Mais si Léon n’avait pas eu mon courage et mon nom, je n’aurais pas posé mes pieds sur cette tombe».


Odile CAVALIER,

Conservateur en chef du musée Lapidaire

et du musée Calvet

« Li noce de nostre baïlo (1) »

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En attendant la prochaine exposition du Palais du Roure, relative à ses grands hôtes, découvrez un mariage en ses murs en 1895 (2).

Le 25 mai 1894, la mère de Folco de Baroncelli va découvrir une jeune fille possédant toutes les qualités requises : Henriette Constantin (3), dite Lilette. Elle est fille d’Henri Constantin, propriétaire du château des Fines Roches à Châteauneuf-du-Pape. Il semble à Henriette Dibon que l’instigateur de la rencontre serait un autre habitant de Châteauneuf : le félibre Anselme Mathieu, qui assiste à l’entrevue. Il se peut aussi, selon Charles Le Gras, que Mistral soit à l’initiative de ce mariage. Les Constantin sont des amis de L’Aiòli (4), dont ils avaient invité la rédaction à déguster leur vin l’année précédente.

Les fiançailles se déroulent à l’automne, aux Fines Roches. Le Maître, Mistral, agrée ces futures épousailles et assure à la fiancée que Folco est « sous tous les rapports le plus apte à poursuivre et à glorifier » l’œuvre de son père. L’on est tenté de sourire : Mistral, habituellement clairvoyant, ne voit-il pas à travers l’expérience de L’Aiòli que Folco n’a pas l’âme d’un gestionnaire ? Henri Constantin compte bien sur le futur gendre, qui, fou de Camargue, ne se transformera guère en viticulteur. Ce sera cependant un mariage d’amour : Félix Gras est chargé d’exposer aux Baroncelli que la situation des futurs beaux-parents n’était pas aussi belle que pensé, mais les fiancés persistent (« À présent, nous nous connaissons, nous nous convenons, nous nous aimons. Nous décidons de nous marier quand même »). Le couple ne sera pas très heureux pour autant : entre autres raisons, la santé d’Henriette ne sera pas compatible avec la passion de Folco pour la rude Camargue ; Henriette restera ainsi l’essentiel du mariage à Avignon ou aux Fines Roches. Une liaison de Folco, de laquelle nous reparlerons, viendra en 1908 durablement abîmer la famille. Pour autant, le couple ne se défera pas, Lilette admirera son époux (5) et celui-ci pleurera sincèrement sa disparition en 1936.

Cependant, en ce mercredi 6 février 1895, nous sommes encore loin de ces perspectives amères. Les deux fiancés, encore insouciants, vont unir leurs destins. Le « Rouge » Félix Gras, félibre, est l’un des témoins de monsieur (6).

Jeudi 7, Châteauneuf, enneigé, s’est revêtu des couleurs de la mariée, dont le blanc n’est rompu que par la cigale d’or qu’elle porte au corsage. Arrêt aux Fines Roches, puis entrée dans le village des papes à midi : « dins la glèiso de Castèu-Nòu-de-Papo, touto embouquetado, alumenado e cacaluchado de mounde […] » (7). Les fiancés échangent leurs consentements devant le Père Xavier de Fourvières, ami de la famille. En provençal, bien entendu : « -Comte Folcò de Baroncelli-Javoun, sias counsentènt de prene pèr femo legitimo e segound li lei de la glèiso Mllo Enrieto Constantin ? –La vole. » Puis, la messe a lieu, coupée de chants tirés de Mireille et conclue par l’incontournable

Prouvençau e Catouli. Anselme Mathieu, malade, s’est excusé ; il a cependant écrit une romance que les jeunes filles du village chantent aux jeunes époux ; il aura le bon goût de ne passer dans l’autre monde que le lendemain. La Camargue aussi, avec une délégation de gardians, a rendu son hommage à celui qui sera bientôt son père. Et puis, le cortège s’ébranle sur les routes saupoudrées de blanc. Car c’est en Avignon que vont se dérouler les festivités, dans l’antique hôtel familial (8).

Ces réjouissances nous sont connues par les superbes pages que Maître Charles Le Gras leur a consacré cinquante ans après les faits, faisant revivre aux yeux du lecteur tout un Avignon disparu. Des festivités que l’on ne goûte vraiment bien aujourd’hui qu’en connaissant chaque pièce du Roure et en y ressuscitant par l’imagination les scènes décrites : « En route vers Avignon ! Est-ce le train du Grand Roi qui va en voyage ? Les acclamations s’estompent et se perdent maintenant dans le lointain. Dès l’arrivée à l’hôtel familial, courte cérémonie dans la chapelle illuminée. Le bon chanoine Rolland qui a vu baptiser le marié et a procédé ici même, il y a quatre ans, au baptême de "l’Aïoli", prononce quelques paroles et bénit les époux. À quatre heures, dîner dans la salle à manger boisée du rez-de-chaussée (9). […] Vers dix heures du soir tout l’Avignon mondain convié arrive peu à peu, gravit le large escalier accueilli par les accents d’un orchestre installé dans la tribune de sa galerie supérieure et traverse l’enfilade des salons illuminés pour féliciter les jeunes époux et leurs familles. Le bal commence aussitôt, un moment interrompu par un intermède musical. Je garde nettement le souvenir de la vision, dans le dernier petit salon (10) faisant suite à l’antichambre, au salon rouge et à la chambre bleue, des pères des époux se faisant face dans deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée où flambait un feu vif ; d’un côté le Marquis de Baroncelli, petit, nerveux et racé, de l’autre M. Henri Constantin à la chevelure abondante et broussailleuse, le visage mangé par la barbe noire. Après une reprise des danses que suivit un cotillon conduit par l’ami Léopold Ranquet, les farandoleurs de Barbentane, garçons en blanc ceinturés de rouge, jeunes filles dans leurs riches toilettes provençales ornées de la chapelle et des rubans chatoyants de leurs coquettes coiffures, firent irruption dans les salons. Tout le bal suivit à travers les divers appartements et le vaste escalier en une farandolade générale qui termina au petit jour, après une courte collation, cette fête magnifique qu’un gardian résumait par ces mots : "Li noce de nostre baïlo" ». (11)

Raymond, le père de Folco que l’on imagine avec son alter ego buvant avec satisfaction un cognac dans ce petit salon du Roure, Raymond se félicite de ce mariage (12). Le voyage de noce suit peu après. En passant par le sud de la Provence, la destination est Florence et Rome, le pays des ancêtres. Le trajet passe par la Camargue, l’ensorceleuse Camargue. … les époux ne verront jamais l’Italie et le voyage de noce se déroulera dans le Delta ! L’attachement de Folco pour ses racines florentines avait trouvé plus fort que lui (13).

De ce mariage vont naître trois filles. L’aîné de la famille voit ainsi son nom disparaître de sa branche. Le nom, mais non pas certes l’attachement au Palais du Roure. Ces filles auront des enfants, qui resteront fort liés à leur famille et à l’hôtel de Javon. Deux des plus proches du Palais du Roure viennent de rejoindre leurs ancêtres : Pierre de Montgolfier (†2017) et Pierre Aubanel (†2018).


Louis Millet

Chef d’établissement du Palais du Roure


(1) Baile en provençal : directeur, maître (ici manadier). L’orthographe provençale du titre n’est pas ici normalisée, reprenant une expression tirée d’un article en français (cf. note 10).

(2) Nous vous proposons en avant-première ce court extrait du livre Le Palais des Baroncelli : entre Toscane et Provence, Éditions du Palais du Roure, Avignon, à paraître en 2020.

(3) Paris, Ie arr., 4 avr. 1877-Palais du Roure, 8 août 1936.

(4) Journal en provençal créé par Mistral en 1891, dont Folco de Baroncelli était le rédacteur en chef (baile).

(5) DIBON, Folco de Baroncelli, op. cit., p. 271, 341-342 et 346.

(6) C’est aussi lui qui déclarera le décès du père de Folco en 1897 : nouvelle marque de l’attachement des Baroncelli au monde félibréen.

(7) J.C., « Li noço de noste baile », in L’Aiòli n°148, 7 fév. 1895.

(8) DIBON, Folco de Baroncelli, op. cit., pp. 56-67.

(9) Actuelle salle Marcel Bosqui, salle de conférence et d’exposition.

(10) Aile est, 1e étage, pièce la plus au sud.

(11) Charles LE GRAS, « Avignon il y a cinquante ans. Un mariage au Palais du Roure », op. cit., pp. 148-166. Voir également les n°148 à 152 et 154 de L’Aiòli.

(12) 3PDR_MON1, lettres de Raymond de B. à Henri de B. des 30 nov. 1894 et 25 fév. 1895.

(13) DIBON, Folco de Baroncelli, op. cit., p. 63. Ce voyage à Florence et Rome, il ne le réalisera qu’en 1912… avec Jeanne de Flandreysy (DIBON, ibid., p. 155).

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1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

Après la Peste Noire

La Grande Mortalité de 1348-1352 est passée. En Europe, elle a aggravé l’atonie de la situation économique. Cela est particulièrement vrai pour la Provence. Les guerres angevines y ont provoqué la ruine du commerce maritime dans une région ouverte sur la Méditerranée. La monarchie de Sicile-Naples qui règne sur la Provence et Avignon est confrontée à une grave crise qui conduira à la vente d’Avignon par la reine Jeanne, au pape Clément VI, en 1348.

Les difficultés alimentaires des années 1340, l’épidémie de peste entraînent un effondrement de la démographie. Voyons les comptes faits par les historiens à partir des impôts publics basés sur les feux (autrement dit les ménages). En Provence, l’explosion démographique avignonnaise due à l’installation de la papauté à compter de 1309 a constitué une exception, dans un contexte marqué par la récession économique. Avignon a entre 5000 et 6000 habitants lorsque Clément V s’y installe. Quelques décennies plus tard, la population atteint jusqu’à 40 000 habitants sous le règne de Clément VI (1342-1352) : cette hausse considérable est le fruit d’un incomparable afflux d’immigrants attirés par les possibilités offertes par la nouvelle capitale de la chrétienté. Il faut des artisans sur les chantiers de construction, des marchands de matériaux, des marchands de vivres, des négociants en produits de luxe. Il faut aussi des officiers pour la cour pontificale. Des clercs, des lettrés, des artistes viennent y chercher des charges et des contrats. Ils viennent de toute la Provence et du Languedoc mais aussi de France, d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre, d’Allemagne, etc. La Peste Noire tue une grande partie de la population sans que l’on puisse établir précisément les chiffres : peut-être la moitié ou un tiers en sept mois. Au fil des décennies suivantes, à Avignon comme à Aix et Arles, seule l’immigration permet de faire face à cette saignée démographique. A tel point que dans la première moitié du XVe siècle, 70% des gens qui font leur testament à Avignon sont des immigrés (dont 10% seulement viennent des diocèses d’Arles, Aix ou Embrun tandis que les autres viennent de beaucoup plus loin : Alpes, Franche-Comté, Lorraine, région parisienne, Flandres, Hollande, Rhénanie, etc.).

Pourtant dans ce contexte de grande désolation, la vie reprend. Les chantiers semblent ne pas s’être totalement interrompus lors de l’épidémie, même si celle-ci en a fortement ralenti la progression. Au Palais des Papes, on achève la construction de la Grande Chapelle où Clément VI peut célébrer une messe à la Toussaint 1352. Le 30 décembre 1352, les cérémonies du couronnement d’Innocent VI, pape nouvellement élu, sont organisées au palais. De nouveaux chantiers importants sont ouverts. En 1353, Matteo Giovannetti, le peintre du pape de retour à Avignon après cinq années d’absence, installe ses échafaudages dans la Grande Audience où il peint un immense Jugement Dernier et une Crucifixion (disparus) ainsi que la fresque des Prophètes à la voûte. La même année sont ouverts les chantiers des tours Saint-Laurent et de la Gâche. En 1364, Urbain V fait bâtir un très grand bâtiment dans le jardin et créer un nouveau verger en contrebas.

En ville, de nouvelles constructions sont lancées : l’église Saint-Didier entre 1355-1359, la collégiale Saint-Pierre à partir de 1358, l’église Saint-Martial à partir de 1378 et le très important couvent des Célestins entre 1395 et 1425. Sans oublier, le lancement de l’édification d’une nouvelle enceinte de remparts longue de plus de quatre kilomètres qui durera plus de dix ans à partir de 1355.

A Villeneuve-lès-Avignon débutent également de très importants travaux : la création de la Chartreuse du Val de Bénédiction par Innocent VI en 1356, la réfection de la collégiale Notre-Dame en 1363.

Ces très nombreux chantiers de construction - financés par la papauté ou des cardinaux, et grâce aux prélèvements d’impôts spécifiques comme dans le cas des remparts – sont autant d’occasions d’échanges commerciaux via le Rhône, la Durance et les voies de circulation terrestres. Ce sont autant d’opportunités où tout un peuple d’artisans plus ou moins qualifiés trouve à s’employer et qui témoignent d’un retour à la vie qui s’étend à toutes les sphères de la vie sociale.

La Peste Noire a engendré un terrible bouleversement dans les mentalités comme on l’a vu dans l’épisode précédent. La mort omniprésente renforce l’obsession du salut qui s’exprime dans le développement de nouvelles formes de piété individuelles et collectives, de nouveaux thèmes iconographiques donnant plus de place aux représentations doloristes - celles du Christ de douleur, de la Vierge de piété pleurant son Fils mort sur ses genoux -, et aux représentations macabres tels les transis ou danses macabres. On ne cherche pas à oublier la mort mais à s’y préparer pour ne pas être emporté sans avoir réglé ses affaires terrestres et célestes. La bonne mort devient un thème récurrent de la littérature – avec les traités d’ars moriendi (l’art de mourir) de la fin du Moyen Âge qui prodiguaient quant à eux des conseils concrets pour parvenir à cette bonne mort - mais aussi de la peinture. Qui veut jouir de la vie éternelle doit se préparer convenablement à mourir. La Dormition de la Vierge est la scène la plus populaire représentant un mourant sur son lit de mort, image idéale proposée aux fidèles. Le musée du Petit Palais conserve une remarquable Dormition de la Vierge, peinte vraisemblablement à Avignon dans le troisième quart du XIVe siècle, au lendemain de la pandémie de peste.

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La Dormition de la Vierge,

vers le troisième quart du XIVe siècle,

Avignon,

musée du Petit Palais,

RF 2258,

dépôt du musée du Louvre (1976).

Un livre récent au titre évocateur Earning Dignity (« Gagner sa dignité ») rend compte des mutations suscitées par la Peste Noire sur le marché du travail à Marseille dans la seconde moitié du XIVe siècle (Francine Michaud, Earning Dignity. Labour Conditions and Relations during the Century of the Black Death in Marseille, Brepols, 2016). Dans une Provence qui vient de perdre environ la moitié de sa population, la faiblesse de la pression démographique permet un accès accru à l’argent, la terre et le crédit et entraîne un accroissement de l’offre pour les travailleurs non qualifiés. Les salaires augmentent. Des emplois de plus longue durée sont offerts aux femmes et aux enfants dans la sphère de la domesticité notamment, où l’on voit apparaître une revendication à un traitement plus digne sur le lieu de travail. Une forme de démocratisation du système des tribunaux permet aux journaliers et aux blanchisseuses de se défendre. Durant cette période de l’après Peste Noire, la relation contractuelle entre les maîtres et leurs dépendants, dont les documents montrent l’accès à une nouvelle confiance en soi, intègre la notion de dignité personnelle comme un bénéfice lié à leur emploi.

Ce livre apporte un contrepoint nuancé aux quelques déclarations sans appel et sombres relayées par certains médias depuis le début de la crise sanitaire du Covid19 prétendant démontrer que les pouvoirs et les individus ne tirèrent aucune leçon de l’effroyable tragédie de la Peste Noire à la fin du Moyen Age.

Entre les études historiques minutieuses et les sentences définitives établissant hâtivement des parallèles entre le passé et aujourd’hui, s’étend un espace riche d’observations et de réflexions, non seulement pour l’historien mais aussi pour le citoyen d’aujourd’hui, confiné mais ouvert sur le monde par les innombrables savoirs mis à sa disposition. Le citoyen d’aujourd’hui qui, plutôt que de se contenter des constats accablants, peut se demander ce que lui-même souhaite pour l’après-confinement mais aussi pour l’après-après, pour que cette crise sanitaire soit une occasion saisie de faire croître partout et pour tous les principes de dignité et équité.

Les malheurs des temps se constatent et s’étudient ; les jours heureux ne se décrètent pas : ils se préparent, collectivement et individuellement.


Dominique Vingtain Directrice du musée du Petit Palais

et conservatrice en chef du Palais des Papes

Quand l’hôtel de Baroncelli devient Palais du Roure

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Le premier numéro de L’Aiòli (2) titrait en première page « Qu’es acò, L’Aiòli ? », mais l’on pourrait aussi bien dire « Qu’es acò, le Palais du Roure ». Le nom est justement apparu au cours de cette aventure journalistique, dès l’en-tête du premier numéro, pour situer les bureaux de la rédaction.

Tout le monde appelait jusqu’à présent les lieux hôtel de Baroncelli, hôtel de Javon ou hôtel de Baroncelli-Javon (3). Frédéric Mistral voulut manifestement distinguer l’adresse de la famille, qui hébergeait le journal, de l’adresse du journal lui-même. Mais cela ne nous explique pas comment il trouva ce nom.

Roure, du latin robur, signifie en provençal le chêne, qui se dit rovere en italien. Cela rappellera au lecteur attentif le nom d’un certain cardinal qui fut fort proche des Baroncelli : Julien Della Rovere, légat du pape à Avignon à la fin du XVe siècle, qui maria sa nièce au fils de Pierre Baroncelli, constructeur du Palais du Roure. Della Rovere avait fait de Pierre le trésorier du territoire qu’il administrait, le Comtat Venaissin. Il avait aussi fait construire le Petit Palais, à Avignon, et, dans la même ville, un collège d’étudiants, que l’usage appela vite Collège du Roure (aujourd’hui siège de la Préfecture). Ce dernier, situé à l’ouest du Palais du Roure, n’est séparé de lui que par une ruelle qui prit le nom de rue du Collège du Roure.

Or, à la fin du XIXe siècle, lorsque L’Aiòli s’apprêtait à voir le jour, diverses semi-légendes circulaient parmi les Baroncelli relativement à l’hôtel et à leur propre famille. Elles étaient assez nombreuses avant que Joseph Girard ne restitue en 1957 la vraie part de l’Histoire par sa remarquable étude sur les Baroncelli. Parmi ces légendes, l’on attribuait au cardinal Della Rovere d’avoir bâti l’hôtel. L’on pensait au surplus que, pour cette raison, l’entrelacs situé au-dessus du porche représentait des branches et feuilles de chêne. Certes, la façade était bien noircie avant son ravalement en 2013-2015 ; mais l’on reste très surpris, pour l’avoir vu encrassée avant cette période, que l’on ait pu croire à des feuilles de chêne, même stylisées. Quant à l’absence de glands, personne ne semble s’en être étonné. La théorie selon laquelle il s’agirait de feuilles de mûrier est bien plus crédible visuellement et corroborée par le nom que portaient les lieux antérieurement à l’installation des Baroncelli : la Taverne du mûrier (4).

L’on voit sous la plume mistralienne les balbutiements du nom dès 1889 : « Il y aurait un n° de la revue à écrire sur cette maison du Roure (chêne) sculpté sur le porche » (5). Et Mistral reprend dans la une de L’Aiòli n°2 l’idée que Della Rovere avait fait bâtir l’édifice. De cette série de confusions baroncelliennes, Mistral fit un nom qui, imprimé dans le papier, resta gravé dans le marbre.

La parenthèse journalistique n’aura duré que neuf années, de 1891 à 1899 ; mais le nom forgé pour les besoins de Mistral va se pérenniser et largement supplanter celui d’hôtel de Baroncelli ou de Javon, et ce immédiatement.

Certains vont « s’insurger », rappeler que ce nom n’est pas « traditionnel » et surtout n’est fondé sur rien de sérieux ni logique : « L’opinion nouvelle a pour fondement une erreur indéniable, cette erreur reconnue, on a cherché d’autres raisons, qui d’ailleurs, ne sont ni plus solides ni plus probantes. L’exacte vérité, c’est que l’hôtel de Baroncelli n’a jamais été l’hôtel du Roure et encore moins un palais, car il ne faut pas parler d’autres palais à Avignon que de celui des Papes et de celui de l’ancien Archevêché. Au surplus, n’est-ce pas une injustice historique que de vouloir enlever à cette maison le nom d’une famille qui l’a construite et qui en a eu la propriété non interrompue pendant plus de quatre siècles ? » (6). Pourtant, les Baroncelli eux-mêmes, sans sourciller, vont employer au XXe siècle ce nouveau vocable où leur nom disparaît.

Et nous voici donc face à un palais qui n’en est pas un et un roure qui n’a rien à voir avec le chêne. Mais qu’est donc ce lieu ? Il est inclassable (7) et c’est ce qui permet qu’il soit lui-même, donc authentique et naturel. Naturel, il l’est spécialement resté par la présentation de ses collections : le lieu est meublé et il demeure ainsi… une demeure. Le plus bel hommage à ses antiques occupants n’est-il pas de faire sentir ici la vie, comme s’ils poursuivaient la leur ? Les Baroncelli sont encore ici chez eux et le Palais du Roure reste ainsi d’une certaine façon l’hôtel de Baroncelli.


Louis Millet

Chef d’établissement du Palais du Roure


(1) Nous vous proposons en avant-première ce court extrait du livre Le Palais des Baroncelli : entre Toscane et Provence, Editions du Palais du Roure, Avignon, à paraître en 2020.

(2) Journal intégralement en provençal, créé par Frédéric Mistral en 1891 (clôt en 1899), confié à Folco de Baroncelli en tant que rédacteur en chef. La rédaction se trouvait ainsi au Palais du Roure.

(3) Du nom de la famille qui l’avait construit au XVe s. et l’occupait encore (jusqu’en 1907).

(4) P. PANSIER, La Taverne de l’Amorié, Imprimerie Macabet, Vaison-la-Romaine, 1927.

(5) PDR_JDF, copie de lettre de Mistral à P. Mariéton du 13 janv. 1889 (original : BMA_Ms 4669, f° 351-352).

(6) MARCEL, op. cit., p. 47. Voir également ANONYME, « Souvenirs du vieil Avignon. A propos de la vente de l’hôtel de Javon », in Courrier du Midi, 10 fév. 1918.

(7) Louis MILLET, « Hors du temps : le Palais du Roure », in Mirabilis, Silvana editoriale, Milan, 2018.

En attendant la prochaine exposition du Palais du Roure, relative à ses grands hôtes, découvrez comment l'un d'eux le baptisa (1).

1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

La vie et la mort dans la sculpture à Avignon dans la seconde moitié du XIVe siècle

Comme nous l’avons vu dans les précédents épisodes, entre 1347 et 1352, la Peste Noire a frappé très durement, un immense territoire allant de la Chine jusqu’à la péninsule ibérique et du Maghreb jusqu’au Groenland. Cette pandémie a progressé très vite, a décimé les populations et causé sidération et épouvante chez les survivants. Région par région, le virus a voyagé selon des temporalités diverses puis, il s’est éteint. Mais pas pour toujours. Très vite, il ressurgit et frappe périodiquement en Occident jusque dans les premières décennies du XVIIIème siècle.

En Provence, la peste ressurgit en 1361 (encore plus meurtrière notamment pour les membres de la Curie dont elle emporte 18%), en 1371-3. Elle devient endémique : on la retrouve durant l’été 1383, en 1390, en 1397-98 (lors d’un épisode très étendu géographiquement et très virulent), en 1415. Dans le dernier quart du XIVe siècle, les papes Grégoire XI, Clément VII et Benoît XIII doivent fuir dans des localités voisines pour y échapper.

Imaginons une personne qui a 30 ans en 1348 à Avignon et qui réchappe de ce fléau : en 1361, lorsque la peste revient, elle a 43 ans puis 56 lors de l’épidémie de 1383 et 63 lors de la suivante. Admettons que cette personne a la chance de survivre à tous ces passages de la peste tandis que celle-ci devient une image récurrente de la désolation, des fléaux qui s’abattent sur les individus et les sociétés impuissantes. Gageons que cela marque considérablement cette personne et plus largement les esprits et les croyances et renforce l’idée de la fragilité humaine. Revenons un instant au poète Pétrarque (1304-1374). En 1348, la peste lui ravit sa muse, Laure de Noves, et son vieil ami le cardinal Giovanni Colonna. Il a alors 44 ans. En 1361, elle lui enlève son fils Giovanni et le pousse à fuir Milan pour se réfugier à Padoue ; il a 57 ans et la peste redessine les contours de son existence.

Rares, nous l’avons déjà dit, sont les documents qui racontent tous ces épisodes tragiques : des sources indirectes, des lettres, des œuvres littéraires. Mais de représentations, point. La Peste Noire n’a pas laissé d’images. Les contemporains ne la représentent pas. Pourquoi ? Envie d’oublier les visions infernales causées par la maladie ?

Celle-ci néanmoins imprègne si profondément les mentalités qu’elle finit par marquer de son sceau la production artistique de son temps. La peste certes, mais aussi un cortège d’autres malheurs du temps, comme les disettes, les guerres et les exactions des mercenaires sans emploi appelés « routiers ».

Ce changement des mentalités, qui s’opère au cours de la seconde moitié du XIVe siècle, s’observe particulièrement bien à Avignon : développement des confréries, multiplication des testaments, références à la vanité des choses terrestres, soin scrupuleux mis à régler ses funérailles, désir d’ériger des tombeaux dans les églises, goût des représentations macabres. Les collections de sculptures de la fin du Moyen Age conservées au musée du Petit Palais témoignent remarquablement de cette « grande crise de mélancolie ». Ces sculptures proviennent des déprédations causées par la Révolution aux édifices religieux de la ville et ont été rassemblées patiemment par la Fondation Calvet au XIXe siècle, avant que cette dernière ne les dépose au musée du Petit Palais en 1979.

Les papes ayant régné successivement à Avignon depuis 1309 se font construire d’imposants tombeaux, prenant soin d’en régler la disposition matérielle et le financement dans leur testament. Les cardinaux font de même. Les uns et les autres tâchent d’assurer ainsi en une même demeure de pierre le souvenir de leur vie terrestre et leur salut éternel. Ils agissent ainsi comme les grands princes de leur temps et cela bien avant la Peste Noire. Le passage de la vie à la mort mérite d’être rigoureusement préparé : on règle le détail de ses funérailles et on précise le lieu où l’on veut être enterré dans son testament.

En 1361, le pape Innocent VI (1352-1362) ordonne la réalisation de son tombeau dans la Chartreuse du Val de Bénédiction de Villeneuve-lès-Avignon dont il est le fondateur. Six anges étaient agenouillés autour de son gisant : l’un d’entre eux, tenant un encensoir, est visible au Petit Palais Fig. 1.

Urbain V (1362-1370) choisit d’être inhumé à Saint-Victor de Marseille dont il avait été abbé. Après 1388, les bénédictins d’Avignon lui font élever un cénotaphe (un tombeau commémoratif dans lequel ne se trouve pas le corps) dans le chœur de l’église Saint-Martial. La tête de son gisant, visible au musée, semble être un portrait fidèle du pape Fig. 2. Dix-huit ans après son décès, le sculpteur a probablement utilisé un masque funéraire en cire selon une pratique répandue à cette époque qui permettait de conserver un souvenir précis de l’individu au seuil de la mort.

Philippe de Cabassole (1305-1372), cardinal, recteur du Comtat Venaissin et grand ami de Pétrarque, choisit de faire bâtir son tombeau dans la Chartreuse de Bonpas, au sud d’Avignon. Au-dessus du gisant figurait un ensemble de statuettes représentant le Christ couronnant la Vierge et entouré des apôtres, que l’on peut voir au musée Fig. 3. Le Christ entouré des apôtres est une représentation qui va connaître un grand succès à la cour d’Avignon et constitue une métaphore du pape entouré du collège cardinalice, auquel appartient Cabassole. Il s’agit vraisemblablement du premier tombeau de ce type iconographique.

Ces quelques exemples montrent le développement de la construction de tombeaux de plus en plus monumentaux dans la seconde moitié du XIVe siècle, où les personnages accompagnant le défunt sont de plus en plus nombreux.

Le tombeau du cardinal Jean de La Grange (1325-1402) constitue sans conteste le plus brillant exemple de monument funéraire de son temps. Bâti selon ses dispositions testamentaires dans le chœur de l’église Saint-Martial, ce tombeau mesurant quinze mètres de haut développait à la verticale cinq scènes de la vie de la Vierge et mêlait de nombreux personnages sacrés à des membres de la famille royale. Le cardinal avait ordonné que son cadavre soit désossé, pour conserver les os dans son tombeau avignonnais tandis que les chairs seraient envoyées à Amiens dans un autre tombeau.

Ici, la grande nouveauté est la présence d’un « transi », du latin transitus, c’est-à-dire le trépassé, celui qui passe de la vie à la mort. Jean de Lagrange n’est plus seulement un éminent cardinal au terme d’une vie bien remplie et d’une brillante carrière, comme le montre son gisant Fig. 4 : c’est aussi un cadavre couché à la base de son précieux tombeau Fig. 5. Qui plus est un cadavre surmonté d’une inscription qui prévient les fidèles que tous grands et petits finiront ainsi : cendres, « cadavre fétide, nourriture et pitance des vers ». C’est pourquoi le fidèle se doit, sa vie durant, de suivre les préceptes chrétiens afin de s’assurer le salut éternel. Autre fait marquant, ce transi est d’une grande précision anatomique, sans doute nourrie de la connaissance acquise depuis quelques décennies grâce aux dissections pratiquées à l’université de Montpellier mais aussi à Avignon, par Guy de Chauliac, qui en a diffusé les résultats dans sa Grande Chirurgie de 1363.

Le transi du cardinal Lagrange incarne les tourments spirituels des fidèles, conscients de leur fragilité essentielle, convaincus qu’inaptes par nature à résister aux maladies et à combattre les malheurs du temps, ils doivent mener une vie de bon chrétien et gagner par leur piété le salut éternel. Nul doute que la Peste Noire contribua à faire émerger une piété plus inquiète, des pratiques religieuses régies par des confréries de laïcs et des objets de culte et dévotion peints ou sculptés exprimant le drame essentiel de l’homme.

Observant la pandémie de Covid19 depuis cette perspective pluriséculaire, on peut se demander quelle empreinte elle laissera dans nos mentalités et leurs représentations.


Dominique Vingtain Directrice du musée du Petit Palais et conservatrice en chef du Palais des Papes


Liste des illustrations et légendes


Fig. 1 : Ange avec un encensoir. Tombeau d’Innocent VI (mort en 1362 / documenté en 1361 et 1372). Avignon, musée du Petit Palais, inv. N 80. Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

Fig. 2 : Gisant du pape Urbain V (mort en 1370 /après 1388). Avignon, musée du Petit Palais, inv. N 231 A. Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

Fig. 3 : Saint Jacques le Majeur. Tombeau de Philippe de Cabassole (mort en 1372). Avignon, musée du Petit Palais, inv. D 95. Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

Fig. 4 : Tombeau du cardinal Jean de Lagrange, gisant, Avignon, musée du Petit Palais, inv. N 52. Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

Fig. 5 : Tombeau du cardinal Jean de Lagrange, transi, Avignon, musée du Petit Palais, inv. N 28A. Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

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Fig. 1 : Ange avec un encensoir.

Tombeau d’Innocent VI

(mort en 1362 / documenté en 1361 et 1372). Avignon,

musée du Petit Palais,

inv. N 80.

Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

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Fig. 2 : Gisant du pape Urbain V

(mort en 1370 /après 1388).

Avignon,

musée du Petit Palais,

inv. N 231 A.

Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

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Fig. 3 : Saint Jacques le Majeur.

Tombeau de Philippe de Cabassole (mort en 1372). Avignon,

musée du Petit Palais,

inv. D 95.

Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

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Fig. 4 : Tombeau du cardinal Jean de Lagrange,

gisant,

Avignon,

musée du Petit Palais,

inv. N 52.

Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

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Fig. 5 : Tombeau du cardinal Jean de Lagrange,

transi,

Avignon,

musée du Petit Palais,

inv. N 28A.

Dépôt de la Fondation Calvet, 1979.

Musée Requien

Jean-Henri Fabre : un vauclusien d’adoption.

Malgré la marque qu’il a laissée dans notre département, Jean-Henri Fabre n’est pas natif du Vaucluse.

Sa région d’origine, c’est le Rouergue et ses plateaux granitiques balayés par la bise et les vents d’autan. Saint Léon du Lévezou, c’est là que Jean-Henri Casimir Fabre vit le jour en décembre 1823.

La famille est pauvre et rapidement les bras de Jean-Henri sont requis pour aider à la maison. L’école attendra ! Et c’est dans la nature, en gardant les bêtes, que Fabre se fait son éducation. Ce qu’il observe, il l’engrange dans sa mémoire ; ce qu’il ne sait pas, il l’apprendra un jour. Sa grand-mère, à laquelle il a été confié, lui raconte des histoires … de grand-mère ! lui ce qu’il voulait c’était des histoires pour de vrai !!!

La famille déménage à Rodez où le père prend la gérance d’un café et où Jean-Henri est admis au collège royal. Pendant quatre années, il va apprendre et apprendre encore notamment le latin et la poésie de Virgile qu’il appréciera toute sa vie durant. Nouveau déménagement, à Toulouse où les affaires ne marchent pas et où il est obligé de travailler pour aider la famille. Malgré cela, il présente le concours d’entrée à l’école normale primaire d’Avignon. Il est reçu … premier. Son avenir s’éclaire un peu, il sera instituteur.

Les études lui sont si faciles qu’il prépare le brevet supérieur en deux ans au lieu de trois et en 1842 (il n’a qu’à peine 19 ans) il est nommé instituteur à Carpentras. Il commence alors à explorer sa terre d’adoption et particulièrement le mont Ventoux. La vie n’est certes pas facile mais il s’accroche et continue à engranger les observations naturalistes comme à Saint Léon dans le temps.

Il se marie en 1844 et décide de devenir professeur avant de viser l’enseignement en université. Pour cela il passe son baccalauréat ès Lettres, puis quelques mois plus tard celui de Sciences mathématiques. Ce succès le détermine à présenter la licence de mathématiques ; il l’acquiert en 1847. Le voilà professeur. A Carpentras d’abord, puis à Ajaccio.

Hélas, malgré ce qu’il imaginait, la vie en Corse n’est pas meilleure que sur le continent, de plus le traitement des fonctionnaires est diminué pour faire face aux difficultés politico-financières que connaît la France. En outre, son épouse est malade du paludisme et ne supporte plus les conditions climatiques et la famille cherche à partir le plus rapidement possible. Certes, dans l’île, il rencontre Esprit Requien qui l’aidera tant qu’il pourra pour retourner sur le continent et avec lequel il a une correspondance scientifique suivie et auprès de qui il trouvera conseils et réconfort. Les deux hommes parlent beaucoup de botanique et de malacologie, thèmes qui ont permis à Requien de belles découvertes dans l’île.

Revenir sur le continent, bien sûr, mais ce n’est pas que cela qu’il désirait. Tout au fond de lui, c’est à l’Université qu’il désire enseigner. Hélas, seules les personnes dotées d’une certaine fortune pouvaient prétendre à un poste de professeur d’université. Ce n’est pas le cas de Jean-Henri. Les difficultés pécuniaires connues dans l’enfance le poursuivent et le poursuivront toute sa vie. Il restera donc enseignant au Lycée d’Avignon, mais en plus – la famille comptant maintenant plusieurs enfants – il deviendra chercheur en chimie des colorants et essaiera d’isoler l’alizarine, le principe colorant de la garance plante dont l’armée fait une grande consommation et dont le Vaucluse est un des principaux producteurs en France (1). La très modeste maison rue des Teinturiers, devient laboratoire de chimie et Fabre à force de manipuler les jus colorés prend une couleur de peau rouge-brunâtre qui, dit-il lui-même, le fait ressembler à un homard thermidor. Il touchait presque au but lorsque deux chimistes allemands, à l’origine de la firme Bayer, en firent la synthèse chimique. Tous ses espoirs s’effondrent. Il envisage alors de rédiger des ouvrages scolaires et entre en contact avec les éditions Delagrave auxquelles il restera fidèle.

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Il accepte aussi la charge de Conservateur...

du Museum Requien dans les collections duquel il retrouva bien des plantes et roches collectées avec son ami lorsqu’ils étaient tous deux en Corse.


Commence alors une période d’intense écriture.

Mathématiques, physique, sciences, mécanique, cosmographie, livres de lecture… pour tous les niveaux, pour tous les âges, pour les garçons comme pour les filles. Fabre est sur tous les fronts. C’est là qu’il trouve son plaisir : enseigner, de quelque manière que ce soit.

Victor Duruy, ministre de l’Education nationale, lança l’idée de cours gratuits ouverts à tous et toutes, prémices des Universités populaires. Fabre accueille avec enthousiasme cette idée et, au Museum Requien, il instaure ces cours ou conférences auxquels Frédéric Mistral assistait quelquefois. Les sujets en sont très divers et reflètent les centres d’intérêt du maître. Un jour il parla de fécondation des fleurs alors que dans l’assistance se trouvaient des jeunes filles. Aussitôt, une cabale se monte contre lui ; on le chasse de son appartement ; on le chasse d’Avignon.

Il trouve refuge à Orange d’abord ; puis achète – grâce à l’aide financière de son ami le philosophe et économiste John Stuart-Mill - un domaine à Sérignan, un harmas (2) qu’il entoure de hauts murs et où il pourra travailler dans le calme.

Les livres scolaires se vendent moins bien. Il se tourne alors vers les sciences naturelles et les insectes. Pour cela il rassemble ses souvenirs et se lance dans l’observation et l’expérimentation (3). Et de rédiger en plusieurs milliers de pages, des histoires naturelles où se mêlent les faits scientifiques et leurs explications, des réflexions sur la vie et les hommes, des souvenirs personnels. Cette somme de connaissances donnera un monument en 10 volumes, les « Souvenirs entomologiques ».

Ces observations nouvelles, audacieuses ne sont, hélas, pas reconnues à leur juste valeur par les savants de son époque qui le renient. Fabre est trop novateur ! Il y a trop d’anthropomorphisme aussi ! Une consolation (de taille !) Darwin, lui aussi tant décrié en son temps pour son « Origine des espèces », ne l’appelle t-il pas Homère des insectes (4). Car, sa manière d’écrire est si claire et limpide qu’elle fait l’admiration de nombreux écrivains : Frédéric Mistral, Edmond Rostand, Paul Manivet (5)…

Les dernières années de Fabre sont terribles, il ne subsiste que grâce à des bourses annuelles attribuées par l’Institut de France. La Nation lui rend hommage par la voix du Président de la République qui fit le déplacement pour le rencontrer. Jean-Henri Fabre décède en octobre 1915.

L’Harmas de Sérignan devient propriété nationale et est donnée à gérer au Museum National d’histoire naturelle. Aujourd’hui l’Harmas a été presque entièrement rénové et se visite toute l’année, la meilleure période étant le printemps lorsque le parc est tout fleuri. A proximité de cet établissement (mais n’ayant aucun lien avec lui si ce n’est la proximité) le Naturoptère fait découvrir, aux scolaires principalement, le monde de la nature en général et des insectes en particulier.

SI Fabre est aujourd’hui très mal connu dans notre pays, bien que ceci ait tendance à s’améliorer, il n’en est pas de même partout. Les Souvenirs ont été traduits dans de nombreuses langues et aujourd’hui encore sont un succès d’édition. On sait que l’entomologiste est très apprécié au Japon où les Souvenirs font l’objets de ré-éditions régulières et sont déclinés en ouvrages adaptés à tous les âges. Un film TV a été tourné il y a quelques années par une chaîne nippone, dont aucun média télévisuel français n’a racheté les droits.


Pierre MOULET

Chef d’Etablissement

Museum Requien


(1) De plus la qualité de la garance vauclusienne était nettement supérieure à celle d’autres régions françaises ou d’autres pays européens.

(2) Lieu inculte et herbeux.

(3) On dirait aujourd’hui bio-écologie.

(4) Bien qu’ayant des approches et des convictions différentes, les deux hommes s’appréciaient beaucoup. On dirait aujourd’hui que Darwin était évolutionniste ( !) alors que Fabre penchait plutôt pour une acquisition des caractères.

(5) La prose de Fabre est, parfois difficile à aborder pour les jeunes lecteurs, quelquefois ampulée. Aussi il est très exagéré de dire (comme on l’entend parfois) que les jeunes japonais apprennent à lire le français dans l’œuvre de Fabre.

Who's who ? du Petit Palais # 4

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais».


Nom : Gabriel

Signes distinctifs :

• Comme Michel (voir Who's who #3), il est d'une blondeur angélique.

• Personnage central de la scène de l'Annonciation, il tient alors le plus souvent dans ses mains une fleur de lys (symbole de pureté)


A l'instar de Raphaël et Michel, Gabriel est un archange, spécialisé, pourrait-on dire, dans les annonces ou les révélations. Son iconographie ne présente pas de spécificité remarquable, la fleur de lys qu'il tient fréquemment dans ses mains est en effet un symbole associé à la pureté de la Vierge. On peut cependant facilement l'identifier car le nombre de scènes auxquelles il participe est réduit ; la plus fréquente étant l'annonce qu'il fait à Marie de la naissance du fils de Dieu qu'elle portera en son sein, l'Annonciation. Cette scène est souvent accompagnée des paroles qu'il prononce alors « Ave Maria gratia plena » (Je vous salue Marie pleine de grâce) figurées sur un phylactère ou sur son auréole comme on peut le voir au musée du Petit Palais sur un tableau attribué à Bartolomeo Caporali.

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L'Ange de l'Annonciation

Gherardo Starnina.

Cl 865b, dépôt du Musée de Cluny,

Musée National du Moyen Âge

Avignon, musée du Petit Palais.



Credit photo : RMN-GP / René-Gabriel Ojéda

On l'a vu, dans les scènes d'Annonciation, Gabriel présente à Marie le plus souvent une fleur de lys. Pourtant, le peintre siennois Sano di Pietro, dans un tableau conservé au musée du Petit Palais, représente Gabriel portant une branche d'olivier. Une iconographie originale qui renvoie à la lutte politique entre les deux grandes cités toscanes, Sienne et Florence : plutôt que de mettre à l'honneur le lys, qui est aussi l'emblème de Florence, Sano di Pietro l'a remplacé dans sa peinture par l'olivier, symbole de paix et de bénédiction.

En attendant la réouverture du musée, vous pouvez découvrir les œuvres mentionnées dans ce texte (et bien d'autres) sur le site du musée du Petit Palais : www.petit-palais.org.

Visite virtuelle :

La galerie Vernet du musée Calvet

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Avant de prendre connaissance, lors de la réouverture du musée, du nouvel accrochage réalisé par l’équipe de la conservation du musée Calvet, nous vous invitons à découvrir certaines œuvres emblématiques. Bonne visite et nous sommes à votre disposition pour répondreà vos questions.


En 1833, la Ville d’Avignon, afin d’installer dignement les collections du nouveau musée, le Museum Calvet, créé en 1811, acquit l’ancien hôtel de Villeneuve-Martignan, édifié entre 1741 et 1754 par les architectes Jean-Baptiste Franque et son fils François II, membre de l’Académie de France à Rome. Après d’importants travaux, le musée ouvrit au public durant l’hiver 1835.Or, au XVIIIè siècle, le premier étage de l’hôtel, dont l’actuelle Galerie Vernet, accueillait les anciens appartements privés du marquis de Villeneuve. Acculé à la ruine par la construction de l’hôtel, la marquis fut contraint de louer tout le rez- de chaussée, notamment les pièces de réception, les salons en enfilade donnant sur le jardin. Entre1849, un éclairage zénithal fut installé dans la Galerie Vernet et dans les années 1887- 1891, les espaces furent prolongés jusqu’ à la rue Bouquerie.

A l’origine, la Galerie avait été conçue pour donner à voir la collection complète des peintures du musée toutes époques et écoles confondues. Dans les années 1830, la collection du musée dans ce domaine demeurait embryonnaire. A présent, le visiteur est invité à découvrir la majorité des grands formats de peintures françaises du XVIIIe et XIXe siècle. Outre quelques peintures néo-classiques disposées dans le vestibule de la galerie, dont une œuvre phare du musée Calvet , La mort de Bara de David, présenté seul sur un épi, le nouvel accrochage privilégie de grands ensembles de paysages décoratifs exécutés par Joseph Vernet et Hubert Robert, harmonieusement complétés par de petits paysages de Joseph Vernet et de peintres de son école.

A la suite, s’ouvre un espace plus réduit où se déploient quelques peintures romantiques dont un chef- d’œuvre de la peinture romantique, La Baigneuse endormie de Chassériau. Dans la dernière partie de la galerie, le parcours s’achève par l’évocation du goût officiel, l’évocation des Salons de peintures, phénomène majeur de la vie artistique au XIXe siècle, et la présentation de tableaux d’Histoire, notamment les grands formats.

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Dans cette série, estime Georges Brunel, auteur du Catalogue raisonné des peintures françaises du Musée Calvet, du XVI è au XVIII è siècle, Paris, 2015, page 205, « Hubert Robert « se plait à fondre les images précises du pays où il a passé dix années de sa vie, dans un sentiment plus général où la nature et l’histoire alimentent une rêverie imprécise sur le temps qui passe et le caractère immuable des occupations humaines ».

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Les Quatre saisons,

L'Été

Hubert ROBERT (1733 - 1808)

Datation : 1803

Matériau / Technique : Huile sur toile

N° Inventaire : inv. MNR 611 ( D 953.24 )

Ici, nous vous proposons de découvrir L’Eté :

Sur cette toile, le peintre s’est souvenu de son long séjour à Rome, accompli entre 1754 et 1764, dans la suite du comte de Stainville, devenu ensuite duc de Choiseul. Durant ce séjour italien, l’artiste se frotta au milieu des pensionnaires de l’Académie de France, il se lia également avec Piranèse, l’illustre graveur qui exerça sur lui une influence déterminante.

Dans la série des Saisons, Hubert Robert donne à voir une Antiquité idéale. Ici, il associe en toute liberté des monuments antiques, réels ou non, tels un aqueduc et à droite, un temple dans lequel on peut reconnaître celui de Vesta à Tivoli.

Dans ce paysage grandiose, de belles jeunes femmes nues s’adonnent au plaisir de la baignade dans les eaux d’un torrent. Cette sérénité est troublée par deux hommes qui, du haut d’un rocher, espionnent les baigneuses mais le chien qui les accompagne, dressé sur ses pattes antérieures, avait visiblement repéré les indiscrets promeneurs.

L’épisode de baigneuses dérangées dans leur intimité évoque dans un tout autre registre, tragique, celui d’ Artémis, surprise au bain par Actéon. La déesse, courroucée par cet insigne outrage, transforma l’infortuné chasseur en cerf, dévoré par ses propres chiens.

Au XVIII è siècle, le thème a été également abordé par Joseph Vernet dans un tableau commandé en 1772 à l’artiste par Madame du Barry, favorite de Louis XV entre 1768 et 1774.

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Les Quatre saisons,

L'Automne

Hubert ROBERT (1733 - 1808)

Datation : 1803

Matériau / Technique : Huile sur toile

N° Inventaire : MNR 612 (D 953.25)

L’Automme de Hubert Robert

Cette toile apparaît sans doute comme la plus originale de la série. Ici, nul souvenir de monuments antiques.

La composition est atypique, avec le gros bâtiment à droite, une ancienne chapelle, vu de biais. L’œil se déploie librement jusqu’à l’horizon et le paysage montagneux, noyé dans la brume, d’une beauté presque irréelle.

Au premier plan, les hommes se consacrent à leurs activités quotidiennes, ici, des vendanges. Témoin du passage du temps, la chapelle- la statue de la Vierge dans la niche atteste la destination primitive du lieu- a été transformée en chai.

Henri de Groux et le Palais du Roure (1)

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« Le hasard fait bien les choses »

Avignon. Son centre médiéval tortueux. Un jour de 1919, en plein cœur de la vieille cité des papes. Un être venu d’un autre temps se trouve devant une façade sans recul, au détour d’une ruelle : la façade du Palais du Roure. Bâti par des florentins au milieu du XVe siècle, l’édifice a l’aspect robuste des hôtels particuliers de la capitale toscane. Au-dessus de son porche, un entrelacs de branches sculpté dans la pierre le rend caractéristique, étonnant, gothique, dans tous les sens du terme.

Gothique, le personnage ne l’est peut-être pas moins. Romantique, à coup sûr : un romantique égaré un siècle trop tard. Egaré, il l’est ce jour-là, puisqu’il croit frapper chez un certain d’Alignan. C’est pourtant chez Jeanne de Flandreysy que le hasard ou sa distraction l’ont amené.

Hasard douteux, néanmoins, car il fait trop bien les choses.


Jeanne de Flandreysy

De Groux, arrivé en Provence depuis 1913, est installé à Vernègues, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est d’Avignon. Il se rend dans cette dernière ville pour rencontrer d’Alignan, qui l’avait exposé en 1916 à Paris.

Mais qui est celle chez qui l’artiste frappe finalement ? Jeanne de Flandreysy (1874-1959) fut l’une des égéries du tout-Paris de la Belle Epoque. Dans cette ville, elle tint salon et fut journaliste littéraire (au Figaro littéraire, essentiellement, de 1904 à 1910 environ). Elle fut très proche de Jules Charles-Roux (1841-1918), ancien député, richissime homme d’affaire impliqué dans de nombreuses sociétés. Un homme dont le poids économique et politique était considérable. D’un emploi du temps écrasant, il se délassait en finançant des recherches et publications sur la culture provençale, sa passion. De 1903 à 1918, Jeanne va être son bras droit dans ce domaine, menant des campagnes de quête documentaire et iconographique de par toute la France, publiant et se passionnant pour le « Dieu » de la Provence : Frédéric Mistral (1830-1914), poète en langue provençale, prix Nobel de littérature qu’elle compte en bonne place parmi ses fréquentations.

Charles-Roux, sur les conseils de Jeanne, veut acheter en 1918 le Palais du Roure pour en faire un musée des Lettres provençales. Le lieu est propice : il fut possédé de sa construction à 1907 par une illustre famille avignonnaise d’origine florentine, les Baroncelli de Javon. L’aîné de la dernière génération à l’avoir possédé est un certain Folco de Baroncelli (1869-1943), demi-dieu de la Provence, lui : restaurateur des races de chevaux et de taureaux de Camargue et « père » de cette sauvage et enchanteresse région de la Provence, qui lui doit tout de sa préservation naturelle et culturelle. Surtout, Folco est un poète, disciple de Mistral, avec qui il créa un journal dans ces murs mêmes. En outre, Jeanne connaît intimement Folco. Bien des raisons donnent donc un sens à ce projet d’achat.

Mais un coup de froid emporte Charles-Roux sans alerte. Le bailleur de fonds n’est plus. Pourtant, un mois et six jours seulement après le décès, c’est Jeanne de Flandreysy qui acquiert à son compte le Palais du Roure et, avec son propre génie, va réaliser le rêve de Charles-Roux qui ne se distinguait plus vraiment du sien. Le Palais du Roure va devenir une demeure inclassable, mais essentiellement un foyer de culture méridionale. Cet achat audacieux révèle l’étonnante capacité d’adaptation et surtout l’incroyable volonté de Jeanne. Il s’agit de son principal trait de caractère, ce qui ne sera pas sans conséquence dans sa relation avec de Groux.

Quand l’artiste frappe « par hasard » chez l’amatrice d’art et de littérature, l’achat n’a qu’un an et n’est pas passé inaperçu dans Avignon. La confusion entre les deux hôtels est-elle fortuite ? D’Alignan habite au 110 rue Joseph-Vernet. Le Palais du Roure est sis 3 rue du Collège du Roure. Une artère les relie, la rue de la République, l’une des rares percées haussmanniennes dans un dédale médiéval. La rue de la République part de la gare, située tout juste à l’extérieur des remparts, et remonte jusqu’à la place de la mairie, située au cœur de la vieille ville. A mi-chemin, à gauche, part la rue Joseph-Vernet, dont l’un des premiers blocs est constitué par le n°110 où résidait alors le galeriste (sur le côté gauche de la rue). Si l’on évite cette rue et si l’on poursuit sur la rue de la République, presque au bout, à gauche également, sur une placette, part la rue du Collège du Roure, dont l’un des premiers blocs est le Palais du Roure, lui aussi situé à gauche dans sa rue. Résumons : les deux rues, celle du Palais du Roure, et celle où réside d’Alignan, partent de la gauche de la rue de la République ; et dans leur rue, les deux hôtels sont à main gauche. Est-ce assez pour qu’un de Groux distrait s’y méprenne ? Admettons, mais il est douteux que cet amateur de belles choses et connaisseur en art confonde un immeuble haussmannien avec le Palais du Roure. N’est-il pas plutôt volontairement allé chez une potentielle mécène ? Version prosaïque que l’avenir se serait chargé d’embellir pour rajouter dans la veine par trop anecdotique dans laquelle on se complaît souvent à résumer la vie de de Groux ? Il est d’ailleurs possible que leur première rencontre ait eu lieu un peu plus tôt, à Paris (2).


Un musée de Groux ?

De Groux installe son atelier dans le deuxième étage de l’aile est (3), dans les pièces mêmes où Mistral et Folco de Baroncelli éditaient leur journal. Jeanne lui aurait fait miroiter la possibilité d’un musée de Groux (4). Le fait est qu’elle lui passe de nombreuses commandes et lui achète, acte fort, Le Christ aux outrages.

Jeanne est une femme de caractère, nous l’avons dit. La relation avec l’artiste va d’abord être idéale : « Vous êtes certainement occupée à une œuvre vaste et féconde au Palais du Roure qui deviendra, par vous, un foyer d'intellectualité et d'art, d'une intensité magnifique, le temps et le succès aidant. Il ne faut donc vous rebuter devant aucun attermoiement [sic] et garder la foi. Il faut surtout compter sur l'indéfectible dévouement de collaborateurs tel [sic] que moi qui vous ai prouvé par les conditions de travail que je vous ai faites, notamment, combien j'entends vous distinguer des autres et vous favoriser exceptionnellement. Vous n'en disconvenez d'ailleurs aucunement [...].» (5)

Mais les choses sont parfois orageuses (6). Comment pourrait-il en être autrement entre une femme tenace et un de Groux épris de liberté, entre une femme d’une telle volonté et un de Groux insaisissable qui appellera de ses vœux sa vie durant un mécène idéalisé qui lui offrirait un pont d’or sans lui imposer la moindre exigence et surtout pas celle de guider sa main ?

Un des sommets de la relation difficile avec Jeanne de Flandreysy sera la réalisation d’un grand format représentant Pétrarque à la Fontaine de Vaucluse (7). Une œuvre propre à séduire notre admirateur des grands esprits. Que l’on y songe : Pétrarque, le grand, le poète, l’imprécateur, à cheval devant l’un des hauts lieux de son inspiration, un site d’une expressivité extraordinaire. Mais de Groux affectionne peu les paysages et les commandes, surtout les commandes exigeantes. Il semble le peindre comme à reculons. Jeanne va devoir le harceler pour qu’il achève son pensum (8). Et harceler un tel personnage ne peut que créer un cercle vicieux. Est-ce pour cette raison que le tableau est si… raté ? Car avouons-le tout net : si l’œuvre de de Groux peut être « difficile » de prime abord, elle séduit beaucoup celui qui veut bien s’y plonger et y voir ce qu’elle est, soit l’œuvre d’un symboliste et non d’un réaliste ; or, et venons-en à l’aveu, cette œuvre-là est la seule qui « ne passe pas » et ce n’est pas une question de format ! Les goûts et couleurs ne se discutent pas, dit-on, mais d’autres partagent cet avis : l’œuvre est impressionnante par sa taille, mais il est drolatique de voir comment ceux qui l’évoquent ne font que l’évoquer, cependant qu’ils s’étendent sur d’autres représentations de Pétrarque par de Groux (9). Surtout, Jeanne de Flandreysy n’a pas hésité à la cacher ! Elle est située dans l’une des rares salles qui pouvaient l’accueillir, au deuxième étage du Palais du Roure ; mais lorsque Jeanne a cherché où installer une relique de Frédéric Mistral, elle n’hésita pas à la placer devant. Or, la relique était volumineuse : une diligence ou « patache » qu’empruntait le poète et qui cache complètement la vue du tableau, empêchant tout recul. Le photographier sans déplacer le véhicule fut une gageure...

Néanmoins, jusqu’à son décès, de Groux fait de fréquents séjours chez « la sirène ». En outre, s’il faut croire Jeanne Thieffry, qui était fort proche de de Groux, l’estime du peintre pour Jeanne de Flandreysy est réelle, même à la fin : « De Groux m’a toujours parlé de vous comme l’une des rares fidèles ames [sic] qu’il aimait. Son désir était de nous présenter l’une à l’autre. […] J’ai le grand regret […] qu’il […] n’ait pas joint, comme il le désirait, "les mains des deux Jeanne". » (10) C’est que, au-delà de l’irritante opiniâtreté flandreysienne, il y a une femme de culture, amoureuse de Dante tout comme de Groux. En outre, dans la demeure avignonnaise, le peintre retrouve parfois son ami Louis Le Cardonnel (1862-1936), autre artiste gyrovague recueilli par Jeanne, prêtre et poète de son état, parrain de de Groux, mais surtout grand admirateur de Dante.

Jeanne persista à mettre l’œuvre de de Groux à l’honneur, comme le révèle sa disposition dans le Palais du Roure de 1944 . L’artiste est très présent, dans des salles parmi les plus accessibles (escalier d’honneur et salon) ; s’y trouvent principalement des cycles sur Dante et Pétrarque et des portraits de proches de Jeanne.

Les successeurs à la tête de l’établissement, devenu public, vont continuer à enrichir cet axe des collections. En 1987, Sylvain Gagnière (conservateur de 1962 à 1995) acquiert une exceptionnelle série de 128 fusains réalisés par de Groux au plus près du front durant la Grande Guerre . Les autres achats furent nombreux, mais plus isolés. L’un d’eux a cependant davantage de relief : l’achat en 2014 du buste de Frédéric Mistral . Il s’agit du seul de Groux du Palais du Roure qui fasse un lien avec l’aspect principal de nos collections : la culture provençale. Il fut acquis auprès de la veuve du grand poète d’expression provençale Mas-Felipe Delavouët, que d’aucuns comparaient à Mistral ; il avait été donné à Delavouët par son voisin et ami Henri Bertin . Ce dernier était un intime de de Groux, et c’est directement pour lui que l’artiste avait réalisé l’œuvre en 1920 .

Aujourd’hui, le Palais du Roure semble bien posséder la plus vaste collection publique de de Groux : archives originales, photographies, documentation et surtout près de 200 fusains, quelques pastels, un buste et quatorze huiles sur toile dont certaines d’une grande importance dans la production de l’artiste (Le Christ aux outrages et œuvres dantesques).


Louis Millet,

Chef d’établissement du Palais du Roure


(1) Article publié dans le catalogue de l’exposition Henry de Groux, maître de la démesure, du 25 mai au 22 septembre 2019, au Musée Félicien Rops de Namur (Belgique). https://www.museerops.be/henry-de-groux#. Le catalogue peut être commandé auprès du Musée Félicien Rops.

(2) Il conviendrait de croiser exactement les séjours parisiens des deux protagonistes en 1919.

(3) Entre autres sources : Emile Ripert, « Le souvenir d’Henry de Groux en Provence », in Mercure de France, 1e mars 1930, p.351.

(4) « [La porte] où il sonne l’introduit chez une sirène dont il écoute les propos mirifiques. Il se laisse persuader qu’un palais morose et glacial l’attend pour son bonheur et celui de sa famille […], qu’un musée de ses toiles et de ses dessins y couvrira les murailles nues des salles, alors presque vides. […] En Avignon, comme ailleurs, il est condamné, s’il veut avoir du pain, à portraiturer des gens qui, pour la plupart, l’intéressent médiocrement ou lui sont odieux. Après trois années de patience, il se résout à fuir Avignon […]. » (Emile Baumann, La vie terrible d’Henry de Groux, Grasset, Paris, 1936, pp. 258-259). Lignes sévères et bien courtes pour évoquer des séjours qui, malgré tout, seront nombreux.

(5) Palais du Roure [PdR], lettre d’H. de Groux à J. de Flandreysy du 27 juillet 1920.

(6) Henry de Groux, Journal, Editions Kimé, I.N.H.A., Paris, 2007, pp. 186-189.

(7) PdR, n° inventaire OM_D56. Dimensions : 320x447cm.

(8) A sa mort, la signature ne sera d’ailleurs toujours pas apposée et sa veuve considèrera cette œuvre comme une esquisse (PdR, attestation de Marie de Groux du 24 mai 1938). Selon M. de Fortis, ami de l’artiste, celui-ci n’était pas satisfait du tableau, qui n’avait fait surgir en lui aucune inspiration ; il le considérait comme inférieur à ses autres productions et estimait que la toile aurait dû être entièrement grattée (PdR, copie de lettre de Me Dunan à J. de Flandreysy, du 26 ou 28 mars 1932).

(9) C’est le cas d’une longue note inédite de Raymond Christoflour sur l’œuvre de de Groux (PdR, documentation sur Henry de Groux).

(10) PdR, lettre de J. Thieffry à J. de Flandreysy, du 12 juin 1930.


Une exposition… prémonitoire !

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Galien et nous

L’exposition Au temps de Galien, un médecin grec dans l’Empire romain, organisée à Mariemont au cours du second semestre 2018, était non seulement une « première mondiale » – la première jamais réalisée mettant en scène l’illustre praticien de Pergame (Fig. 1) – mais elle se révèle à présent prémonitoire !

En effet, lorsque je guidais les visiteurs dans le parcours de l’exposition, j’introduisais souvent la section consacrée à la peste galénique en rappelant que « les pires ennemis de l’humanité, et les plus méconnus, ont toujours été les virus ». Et je développais ensuite, avec cartes, inscriptions et documents originaux à l’appui, ce qu’avait représenté, pour Galien et ses contemporains, la redoutable épidémie de variole (diagnostic le plus vraisemblable) qui a déferlé sur l’Empire romain, en plusieurs vagues, à partir de 166 après J.-C.

Je ne reprendrai pas ici toutes les données connues sur ce fléau (loimos, en grec) qui a indéniablement affaibli l’Empire et je renvoie avec insistance au chapitre écrit par Danielle Gourevitch dans le catalogue Au temps de Galien (Paris-Mariemont, 2018) : « La marche de la peste galénique, un souffle mauvais ! », p. 169-174 et p. 317, ainsi qu’à l’ouvrage du même auteur, brillante synthèse sur le sujet, Limos kai loimos, A Study of the Galenic plague, Paris, 2013.

Mais je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement, au-delà des siècles, avec ce qu’ont dû affronter les populations méditerranéennes et européennes de la fin du 2e siècle de notre ère et notre situation actuelle, en soulignant à la fois quelques points communs et quelques différences.

- Le coronavirus est lui aussi venu de contrées lointaines, orientales (fig. 2), transmis non plus par les légions, mais plutôt par les hordes de touristes ! La large échelle (sinon la mondialisation) des circuits économiques était déjà d’actualité sous l’Empire romain. Les mégalopoles étaient un terreau favorable à l’épidémie.

- Le caractère inconnu de la maladie inquiète le monde médical, comme il perturbait aussi Galien et ses confrères.

- La recherche d’un remède adéquat et efficace est un enjeu majeur, mais nous sommes désormais conscients que les fumigations de laurier, la thériaque et le bon lait de Stabies ne suffiront pas ! Seul un vaccin viendra à bout de l’épidémie, ce que nous savons à présent depuis qu’Edward Jenner (1749-1823) a compris le mécanisme de l’immunisation par la vaccination en 1796 (pour un autographe d’Edward Jenner conservé à Mariemont, voir le catalogue Au temps de Galien, p. 354). Espérons que les adversaires de la vaccination se rendront mieux compte désormais combien elle nous protège tous d’épidémies désastreuses et incontrôlables.

- Mieux équipé, mieux protégé (enfin on l’espère) que leur antique prédécesseur, tout le personnel soignant est mobilisé et tente de secourir et de soulager, ce que faisait aussi Galien. Mais la contagion était un phénomène peu compris dans l’Antiquité, qui la conçoit plutôt comme un « nuage » toxique. En réalité, il convient d’éviter les contacts avec l’infection et nos mesures de confinement strict sont incontournables pour diminuer la propagation du virus.

- Dans les pays riches, les ressources alimentaires restent disponibles et la famine liée au déséquilibre socio-économique ne nous menace pas, comme ce fut le cas lors de la pestilence antonine. Mais qu’en sera-t-il dans les pays pauvres du globe ?

- L’inquiétude générale est assez palpable et renforcée par nos médias. Elle est universelle face à la maladie. Comme dans l’Antiquité aussi, mais aujourd’hui sur internet (!), des charlatans en profitent pour faire fortune en vendant de faux remèdes, de dangereuses illusions et des amulettes diverses, supposées écarter le mal.

Face aux circonstances actuelles, prenons donc la mesure de ce qui nous rend l’Antiquité si proche et si vivante, mais aussi des progrès accomplis qui nous en éloignent et qui ont été forgés peu à peu, au cours du temps, par tous leurs successeurs. Nous viendrons à bout de ce nouveau fléau.

Ah, si Galien nous voyait ! Sans aucun doute, il en écrirait un nouveau traité…


Annie Verbanck-Piérard



A. Verbanck-Piérard, V. Boudon, D. Gourevitch (éds.),

Au temps de Galien. Un médecin grec dans l'Empire romain, Paris-Mariemont, 2018.


Fig. 2 : Carte épidémique de l’Empire romain, 165 ap. J.C.

- D. Gourevitch et S. Verbanck.

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1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

Avignon 1348

La Peste Noire est considérée comme le plus ancien fléau d’ampleur mondiale documenté à la fois par des documents officiels, des données numériques et des témoignages contemporains scientifiques et littéraires. Ces témoignages, rares, rendent compte d’une situation d’une grande diversité tant dans les mondes chrétiens que musulmans que la peste frappe durant ces cinq années. Diversité chronologique dans le rythme de la progression de la pandémie, diversité d’intensité selon les régions atteintes, diversité sociologique entre les villes et les campagnes et encore entre les différents groupes sociaux. Ainsi les campagnes sont-elles moins touchées que les villes où les conditions mêmes de la vie sociale (hygiène insuffisante, notamment pour la gestion des ordures ; densité de l’habitat, notamment dans les quartiers populaires) favorisent la contagion. Dans le Vaucluse actuel, Avignon fut ainsi beaucoup plus touchée que Carpentras et le Comtat Venaissin lors de cette première épidémie.

Mais quelle est cette cité d’Avignon en janvier 1348 lorsque la peste y arrive en provenance de Marseille ? Le pape Clément VI (1342-1352) règne depuis six ans dans cette ville complètement transformée par l’installation de la papauté (depuis 1309). Avignon a environ 40 000 habitants autour de 1342-46 et la pression démographique a conduit à la création de bourgs au-delà des remparts du XIIIe siècle (remplacés à partir de 1357 par ceux existant aujourd’hui). La cour pontificale atteint son apogée sous ce pontificat avec près de 650 membres. Un chantier considérable a été lancé par Clément VI pour agrandir le palais pontifical dès le début de son règne. En 1347, on travaille à l’aile méridionale du nouveau palais et on pose le sol de la Grande Chapelle. A l’ouest, on bâtit l’aile dite des Grands Dignitaires, que l’on voit depuis la place, et dont on effectue le métré général le 19 février 1348 en pleine épidémie. Le chantier continue mais on voit que les délais s’allongent, conséquence des morts et des départs dus à la peste. La Grande Chapelle est construite en cinq ans (entre 1347 et 1352) alors qu’il n’en a fallu que deux pour édifier la Grande Audience de mêmes dimensions, située au rez-de-chaussée. En 1348, Jean de Louvres, le maître d’œuvres à qui Clément VI a confié la direction de son chantier, quitte Avignon pour s’installer plusieurs mois à Paris. Clément VI a également entrepris une ambitieuse campagne de décoration picturale dans son palais dont il a confié la direction à un peintre italien, Matteo Giovannetti, sous la direction duquel une équipe de peintres travaille jusqu’en décembre 1348. De 1349 à 1353, durant toute la période que dure la pandémie en Occident, Giovannetti va travailler à l’abbaye de la Chaise-Dieu avant de rentrer à Avignon.

Tel est le portrait très succinct que l’on peut faire d’Avignon au moment où la peste y arrive, fin janvier 1348. Celui d’une cité devenue cosmopolite, accueillant de très nombreux immigrés attirés par le prestige de la nouvelle capitale de la chrétienté. Celui d’une riche cité où de nombreux bâtiments ont été construits en quelques décennies, où des chantiers sont ouverts, où les échanges commerciaux régionaux et internationaux sont florissants. La peste s’abat violemment sur la ville où l’épidémie semble avoir connu deux temps : un premier épisode de deux mois de peste pulmonaire, dont tous les malades meurent en 3 jours, puis un second de cinq mois de peste bubonique, dont les malades meurent en cinq jours, certains parvenant à en réchapper. C’est ainsi que Guy de Chauliac, médecin du pape, décrit l’épidémie dans son ouvrage intitulé La Grande Chirurgie en 1363. A Avignon, il étudie les effets cliniques de cette maladie, effectuant des dissections (il est considéré comme le père de la dissection), prélevant des bubons apparus aux aines et aux aisselles des malades, observant les modes de contamination (par l’air pour la première forme de la maladie et par contact pour la seconde). Lui-même contracte la peste bubonique et parvient à s’en guérir.

Le pape Clément VI demeure à Avignon quand tant d’autres fuient la ville, qui perd en quelques mois entre un tiers et la moitié de ses habitants. Un nouveau cimetière doit être créé dès le mois de mars auprès de l’église de Notre-Dame des Miracles. La peste frappe toutes les classes sociales : 14% des curialistes en meurent. Le 6 avril 1348, Laure de Noves, la fameuse muse de Pétrarque, est emportée par la peste pulmonaire. La nouvelle parvient le 19 mai suivant au poète qui est en ambassade auprès du roi Louis de Hongrie.

Face à l’ampleur de la catastrophe, on se tourne vers le ciel, on organise des processions, des groupes de flagellants apparaissent qui cherchent le salut dans les mortifications de leur chair. Partout des rumeurs circulent attribuant aux juifs la responsabilité de l’épidémie et conduisant à des pogroms (comme à Bâle, Fribourg, Strasbourg, etc.). A Avignon, le 4 juillet 1348, Clément VI promulgue une interdiction de s’attaquer aux juifs et à leurs biens ainsi que de les forcer à la conversion. Interdiction qu’il doit réitérer le 26 septembre. Le pape fait aussi composer une messe pour « éviter la mortalité ».

On est en droit de se demander comment les institutions parviennent à se maintenir dans un tel chaos. Et pourtant, la vie politique et économique de la cité se poursuit. Ainsi, le 13 février 1348, deux ambassadeurs de la ville d’Avignon se rendent à Aix-en-Provence pour supplier la reine Jeanne, comtesse de Provence de ne pas aliéner leur ville. Le 20 mars, en pleine épidémie, elle est reçue par Clément VI, dont elle sollicite le soutien pour les difficultés qu’elle rencontre dans son royaume de Naples. Le 9 juin, Clément VI achète la ville d’Avignon à la reine Jeanne, parachevant ainsi l’ancrage de la papauté sur les bords du Rhône.

Le 3 juillet, le cardinal Giovanni Colonna est à son tour emporté par la peste. Grand ami de Pétrarque, il compte parmi les nombreux proches du poète disparus en 1348. Pétrarque se demande si la postérité pourra croire à tant de malheurs.

Le chanoine Louis Sanctus de Beeringen, retiré avec le cardinal Colonna dans un village des environs du Mont Ventoux épargné par la peste, écrit à des amis de Bruges le 27 avril 1348, décrivant avec effroi le cataclysme qui s’est abattu sur la ville. Et comme Boccace à Florence, il s’attarde sur l’effroyable mortalité, le désordre de la ville et la rupture des liens familiaux et sociaux.

« A cause d’une telle épidémie, il y a une si grande peur de la mort que l’on n’ose pas parler à celui dont le conjoint est mort, car on a souvent vu que, dans une famille où une personne était morte, presque tous ses parents la suivaient. Cette croyance se trouve dans le vulgaire. Le malade n’est pas plus assisté par ses proches que ne le sont les chiens. […] Quand les malades sont morts, viennent des hommes frustes et rudes, descendus des montagnes de la Provence, pauvres et nus, de complexion très robuste, que l’on appelle « gavots » ; moyennant un bon prix, ils portent les morts au cimetière. Ni les parents, ni les amis ne se montrent, les prêtres n’entendent plus les confessions des malades, les sacrements ne leur sont plus donnés. Celui qui est en bonne santé ne s’occupe que de lui-même. »

Effroyable constat qui interroge chacun de nous sur ce qui fonde notre humanité, sur notre capacité individuelle et collective à affronter les catastrophes sans renier nos valeurs morales. Si cette interrogation semble traverser les siècles, les réponses qu’on lui apporte sont fonction de l’époque. Quelles réponses aujourd’hui face à la crise sanitaire que nous vivons ?


Dominique Vingtain Directrice du musée du Petit Palais et conservatrice en chef du Palais des Papes


Who's who ? du Petit Palais # 3

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais».

Nom : Michel

Signes distinctifs :

• Blondeur angélique, évidemment

• Il est le plus souvent représenté portant une armure car il dirige les légions célestes dans le combat contre Lucifer et les anges déchus à la fin des temps

• On trouve également fréquemment à ses pieds, terrassé, un dragon ou une créature monstrueuse évoquant Satan

• Signe bonus : la balance qu'il utilise au moment du Jugement dernier

Saviez-vous qu'il existait plusieurs catégories d'anges ? Séraphins, chérubins, trônes, dominations, vertus, puissances, anges, archanges : chacun de ces noms renvoie à un type d'êtres célestes pourvus d'ailes. Au Moyen Âge, les théologiens, c'est-à-dire ceux qui étudient et commentent les textes sacrés, établirent une hiérarchie céleste dont les archanges, Michel, Gabriel et Raphaël, occupent le sommet. En effet, ils sont les intermédiaires de Dieu auprès des hommes.

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Saint Michel terrassant le dragon

Josse Lieferinxe.

Inv 22648,

Dépôt de la Fondation Calvet

Avignon, musée du Petit Palais.


Credit photo : Fabrice Lepeltier. L'oeil et la mémoire

Michel, également considéré comme un saint, est très vénéré : de nombreuses églises lui sont dédiées et de nombreuses corporations se sont placées sous son patronage.

Parmi les nombreuses représentations de saint Michel, deux types de scènes se détachent. Saint Michel peut être représenté comme le héros de la lutte contre les forces du mal : seul ou accompagné d'autres anges guerriers, il mène un combat victorieux contre Satan. Mais saint Michel joue également un rôle important au moment du Jugement dernier : c'est lui qui est chargé de peser les âmes afin de déterminer qui ira au Paradis et qui ira en Enfer. Il accompagne ensuite les heureux élus aux portes du Paradis : on dit alors de lui qu'il est psychopompe, c'est-à-dire qu'il guide les âmes des morts.

1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

La recette de Boccace pour oublier la peste (1349)

« Je dis donc que les années de la fructueuse incarnation du Fils de Dieu avaient déjà atteint le nombre de mille trois cent quarante-huit lorsque, dans l’excellente cité de Florence, belle par-dessus toute autre d’Italie, parvint la mortelle pestilence. […] Or, comme nulle mesure de sagesse ou précaution humaine n’était efficace pour le combattre […], le mal développa horriblement ses effets douloureux et les manifesta d’une prodigieuse manière. »


Voici comment Boccace décrit l’arrivée de la peste (que l’on n’appelle pas encore Peste Noire) à Florence. Il écrit cela dans l’introduction de son ouvrage intitulé Décaméron, publié en 1349. Boccace a alors 36 ans. Il écrit depuis une quinzaine d’années, en latin, mais aussi en langue vulgaire, c’est-à-dire en toscan, pour être compris par le plus grand nombre et pas seulement des clercs et des lettrés. Boccace a vécu ses premières années à Florence, puis a suivi son père à Naples. A partir de 1340, il s’installe à Florence où il occupe d’importantes responsabilités politiques et diplomatiques mais aussi culturelles. Ainsi est-il à Florence lorsque frappe la pestilence, selon l’un des noms qu’on lui donne à cette époque, pestilence ou encore grande mortalité.

Le projet de Boccace n’est pas de composer un ouvrage sur les effets de la peste mais la place qu’il consacre à la description de cette épidémie dans l’introduction du Décaméron a contribué à la remarquable célébrité de ce livre. Il faut dire que les témoignages directs sur ce fléau sont très rares. Cette rareté documentaire donne tout son prix au témoignage laissé par Boccace qui expose ce qu’on sait alors de ce mal. Celui-ci est apparu quelques années plus tôt dans les régions orientales et nul ne sait le combattre. Il explique que la peste produisait des bubons aux aines ou aux aisselles gros parfois comme une pomme ou un œuf, ou encore des taches noires et que les malades mourraient en 3 jours. Il décrit aussi l’effroyable contagiosité du mal et ses effets dans la cité et aux alentours, révélant comment la peste frappe toutes les catégories sociales, comment elle conduit à l’abandon des activités économiques et agricoles, comment elle défait les liens familiaux et les conventions sociales.

Boccace dépeint trois grandes formes d’attitude dans ce contexte. Il y a ceux qui choisissent de vivre avec modération, reclus au sein de compagnies dépourvues de malades. Il y a ceux qui choisissent de mener une vie dissolue de plaisirs et d’excès, s’installant parfois dans des maisons désertées. Et il y a ceux qui choisissent une voie médiane, usant des choses avec modération mais continuant à sortir de chez eux en se protégeant avec des parfums et des aromates.

« Cette tribulation avait pénétré d’une telle épouvante les cœurs des hommes et des femmes, que le frère abandonnait le frère, l’oncle le neveu, la sœur le frère et souvent l’épouse son mari. Chose plus forte et presque incroyable, les pères et les mères évitaient de rendre visite et service à leurs enfants, comme s’ils n’eussent pas été à eux. »

C’est bien là ce qui frappe Boccace, dans cette cité il y peu si belle et riche, empuantie, pleine de maisons désertes, de champs et de jardins à l’abandon, que cette dissolution des liens familiaux et sociaux au gré de l’épidémie.

Dans le Décaméron, il met en scène un petit groupe de jeunes gens qui fuit la maladie et la ville pour se réfugier en bonne compagnie à la campagne, dans de belles villas. La fuite est une réaction courante pour ceux qui le peuvent, mettant en pratique le précepte d’Hippocrate « cito, longo, tarde », « fuis tôt, loin et longtemps » et qui sera souvent repris lors de cette pandémie.

Sept jeunes femmes (Pampinea, Filomena, Elissa, Neifile, Emilia, Lauretta, Fiametta) et trois jeunes hommes (Panfilo, Filostrato, Dioneo), chacun accompagnés de leurs serviteurs, s’installent à la campagne pendant dix jours, durant lesquels ils vont constituer une microsociété où règnent l’honnêteté, la concorde et l’amitié. Ce microcosme, où peuvent revivre les préceptes moraux, sociaux et religieux d’avant la peste, est aussi celui d’une sociabilité retrouvée. Chacun et chacune de ces jeunes gens est tour à tour nommé roi et choisit un thème pour la journée, durant laquelle il ou elle doit organiser repas, jeux, danses et promenades. Et chaque journée s’achève par une chanson.

Le Décaméron est composé de cent nouvelles, dix par jour, rigoureusement construites selon des thèmes progressant du mal vers le bien. La première journée est à thème libre, la deuxième consacrée à des aventures à fin heureuse, la troisième à des désirs réalisés après une longue attente, la quatrième aux amours malheureuses, la cinquième au bonheur atteint par des amants après des aventures malheureuses et extraordinaires, la sixième aux mots d’esprit, la septième aux bons tours joués par des femmes à leurs maris, la huitième aux bons tours en général, la neuvième à thème libre reprend les sujets précédents et la dixième aux actions courtoises et magnanimes.

Ainsi chaque jour, les dix compagnons et compagnes rivalisent-ils d’imagination pour se distraire et oublier le temps d’une parenthèse, les malheurs causés par la pestilence. Puis vint le dixième jour, le dernier.

« Après cette chanson, on en chanta plusieurs autres ; et, comme il était déjà presque minuit, selon le bon plaisir du roi, tout le monde alla prendre du repos. Quand apparut le jour nouveau, ils se levèrent et, alors que l’intendant avait déjà expédié toutes leurs affaires, à la suite de leur sage roi, ils reprirent le chemin de Florence. »

Ainsi cessa leur isolement - leur confinement pour établir un parallèle avec notre situation - durant lequel ils s’occupèrent pendant dix jours à inventer des histoires. Le Décaméron est un grand classique de la littérature occidentale, plein de nouvelles licencieuses, comiques et tragiques, qui a connu un très grand succès en son temps puis une immense postérité. Pasolini en a fait un film en 1971, accroissant encore la notoriété de cet ouvrage.


Ce fut en quelque sorte la recette de Boccace pour oublier la peste en 1349. Une recette à réutiliser en 2020 pour briser les murs de notre confinement par le pouvoir de l’imagination. Si l’expérience vous tente, faites-nous l’amitié de nous envoyer vos nouvelles.

Dominique Vingtain Directrice du musée du Petit Palais

et conservatrice en chef du Palais des Papes

Histoire du jardin botanique d'Avignon

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Seuls, peut-être, de vieux avignonnais se souviennent d’avoir vu des serres dans le square Agricol Perdiguier ou « petit jardin ». Peuplées de quelques palmiers faméliques, elles survécurent jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Les montants métalliques qui en étaient les derniers vestiges ont été supprimés il y a quelques décennies.

Ces ferrures témoignaient non seulement de l’existence des serres mais aussi de celle, plus lointaine, d’un jardin botanique. Cet établissement qui n’a malheureusement laissé d’autres traces que dans les archives fut l’un des plus intéressants d’Avignon. L’histoire de ce jardin commence en 1303.

C’est, en effet, le 10 juillet de cette année-là que le pape Boniface VII créa l’Université d’Avignon où serait enseigné le droit et la médecine dont le cursus était suivi par de nombreux étudiants au grand dam des universités voisines, notamment celle de Montpellier. Ces débuts prometteurs ne durent pas et au début du XVIème siècle l’université d’Avignon est une machine à distribuer les diplômes, cette désaffection était bien sûr la conséquence du départ des papes et de la cour papale. L’université périclite complètement lorsque Louis XIV retire aux médecins diplômés d’Avignon d’exercer leur art dans le Royaume de France. Redevenue régnicole, l’université appliqua de son mieux les directives concernant l’enseignement supérieur. C’est ainsi que le monarque décida en 1707 de la création d’un enseignement pratique et théorique de botanique dans toutes les facultés de médecine. On chercha donc un, lieu propice pour un jardin et des subsides pour rémunérer l’enseignant. On trouve assez facilement un terrain favorable dans le quartier de Champfleury, quant au problème financier, le vice-légat répond que non esse locum (~1) !

La situation demeure en l’état jusqu’en 1718 date à laquelle le terrain est loué et la rente utilisée pour rétribuer un professeur ; les travaux pratiques étaient donnés dans des jardins particuliers. En 1729, l’hôpital de Champfleury prête un de ses terrains pour les démonstrations. En 1743 l’université achète pour 4000 livres à Nicolas Pamard, maître chirurgien, un terrain dans le quartier de la Carreterie, qui sera bientôt connu sous le nom de « jardin des médecins ».

La période révolutionnaire supprima l’enseignement supérieur en France et la Convention décida de vendre comme « bien national », les terrains où étaient implantés les jardins. Les terrains mais non les végétaux et elle ordonna même aux représentants du peuple de continuer à les entretenir. Le jardin des médecins d’Avignon ne fit pas exception, mais l’acquéreur ne put récupérer son bien que lorsqu’il aura été « possible de transporter convenablement et en temps opportun les plantes qui seraient reconnues appartenir à la République ». Les plantes de la République furent transférées dans le jardin du ci-devant couvent de Saint Martial, confisqué lui aussi comme « bien national ».

Jean-Baptiste Guérin, architecte des domaines de l’Etat fut chargé d’aménager le nouveau jardin, et d’y installer les plantes récupérées du jardin de la Carreterie.

Passionné de botanique, Esprit Requien s’occupait activement (et bénévolement) de ce jardin pour lequel il demande des graines et des boutures à tous ses correspondants.

Le jardin botanique d’Avignon occupait l’espace du square actuel et se poursuivait, au couchant, jusqu’à la rue vieilles études ; le cours Jean Jaurès et les restaurants et cinémas n’existaient pas encore. Il était doté d’une serre chaude et il avait été pressenti pour devenir une succursale du Jardin du Roi (ancêtre du Museum National d’histoire naturelle). D’autre part, le jardin d’Avignon aurait pu, selon les vœux du Ministère de l’Intérieur, servir de lieu d’acclimatation des plantes en provenance des colonies avant leur diffusion sur le territoire national. C’est ainsi que diverses essences comme le Néflier du Japon, l’olivier de Crimée, le nerprun de Perse, le marronnier à fleurs rouges ou le tamarix de Constantinople commencèrent leur vie française en Avignon. En outre, les avignonnais pouvaient venir chercher là, gratuitement, des graines et des boutures et prendre des leçons d’horticulture et d’arboriculture.

Les choses tournèrent mal pour le Jardin d’Avignon lorsque, en 1855, on décida le percement des actuels cours Jean Jaurès et rue de la République. Cette artère amputera le jardin de plus de la moitié de sa superficie (~ 2). La fondation Calvet, dont le Jardin, comme les Musée et Bibliothèque, dépendait se lance dans une bataille juridique pour sauver le jardin. Mais, hélas, celui était condamné. Il avait été envisagé (et des plans avaient été dressés et approuvés) de l’implanter au Parc des invalides (cité administrative actuelle) lui-même grandement tronqué par la percée de la nouvelle artère. Hélas, le Ministère de la Guerre décida de ne plus maintenir qu’une garnison réduite pour laquelle un espace d’un hectare serait suffisant. Or, un hectare, c’est exactement la superficie qui était envisagée pour le nouveau jardin.

On le devine, le jardin est sacrifié au profit de la caserne. On essaya de le translater près de la gare nouvellement construite (~ 3) ; puis le long des remparts pour, finalement, revenir à l’emplacement de sa renaissance, le Jardin de Saint Martial. On envisagea la construction d’une serre et d’une orangeraie et on l’agrandit par l’achat de quelques parcelles mitoyennes mais ce n’était que peu de choses. Le jardin botanique d’Avignon avait vécu !

Cet établissement qui connut une histoire si mouvementée céda la place à un square où les serres adossées au temple Saint Martial témoignaient de sa splendeur passée, lorsqu’avec ses 6000 végétaux il était un des tout premiers en France et, à coup sûr, un fleuron d’Avignon.


Pierre MOULET

Chef d’Etablissement

Museum Requien


1 ~ Autrement « on verra plus tard »

2 ~ Elle fera aussi disparaître le Parc des Invalides, dont la Cité administrative actuelle est une relicte.

3 ~ Il s’agit de la gare Avignon-Centre, bien sûr.

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☆ Devinette 3 du musée Lapidaire

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

« On me déroule pour me lire. Mon nom signifie : Qui porte une lance.

Qui sommes-nous ?

Le uolumen ( rouleau de papyrus ) et le substantif utilisé ici comme nom, Doryphoros, porte- lance, en grec »

La stèle représente en buste, un jeune homme debout, de face, aux grands yeux interrogateurs, vêtu d’une tunique ( chiton ) et d’un manteau ( himation ). De la main gauche, il exhibe un uolumen ( rouleau de papyrus), accessoire qui le désigne comme un lettré et met l’accent sur sa condition sociale relevée. L’usage de ce matériau pour les travaux d’écriture et de lecture supplanta peu à peu la tablette de terre cuite ( pinax ). L’exécution du relief, très soignée, et l’iconographie sont caractéristiques de la Grèce d’Orient, plus particulièrement, la Syrie du nord entre Séleucie sur l’Euphrate et Hiérapolis. L’inscription se lit ainsi : « Doryphoros, mort prématuré ». L’aspect juvénile de la physionomie donne à penser que le défunt a été ravi à l’affection des siens dans sa jeunesse.


« Alors, dans l’espace, encore étonné qu’un jeune homme si proche du divin, l’eut si brutalement quitté et pour toujours, le vise même se mit à vibrer et, de cette vibration, nous viennent encore l’extase, la consolation, le soutien ».


Rainer Maria Rilke, Elégies de Duino, Première Elégie.

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Stèle funéraire de Doryphoros

Syrie du nord,


Epoque impériale,


IIè-III è siècles ap.J.C. ,


Achat de la Fondation Calvet, 2000,


Avignon, Musée Lapidaire,



inv. 2000.7

Who's who ? du Petit Palais # 2

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais».


Nom : Marie de Magdala

Surnom : Marie-Madeleine

Signes distinctifs :

• Opulente chevelure le plus souvent dénouée (qui évoque tant le mode de vie léger qui était le sien avant qu'elle ne devienne la disciple du Christ que l'épisode où elle essuya les pieds du Christ avec ses cheveux)

• Vêtements luxueux (qui évoquent sa richesse et le soutien qu'elle apporta à Jésus), souvent de couleur rouge.

• Signe bonus : vase à parfum (dont elle oint les pieds du Christ après les avoir essuyés avec ses cheveux)

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Saint Jean-Baptiste et sainte Madeleine

Angelo Puccinelli (connu à Sienne et à Lucques de 1380 à 1407).


Inv 22809, dépôt de la Fondation Calvet


Avignon, musée du Petit Palais.


Crédit : RMN Grand Palais - René-Gabriel Ojéda

Principale figure féminine présente aux côtés du Christ avec la Vierge Marie, Marie-Madeleine reste aujourd'hui un personnage mystérieux, à la réputation sulfureuse, qui a suscité de nombreuses légendes.

Parmi les légendes qui résonnent encore aujourd'hui, on peut citer celle qui fait de Madeleine l'épouse du Christ et la mère de ses enfants. C'est sur cette théorie, sans fondement historique mais néanmoins très vivace, que Dan Brown s'appuya pour écrire son roman à succès, Da Vinci Code.

Une autre tradition bien connue car issue de notre terre de Provence et reprise par le chroniqueur de la vie des saints Jacques de Voragine dans sa Légende dorée écrite entre 1261 et 1266, indique que Marie-Madeleine débarqua aux Saintes-Maries de la Mer en compagnie de Marie Salomé et Marie Jacobé et qu'après voir évangélisé la Provence, elle se retira dans une grotte dans le massif de la Sainte-Baume où elle termina ses jours.

1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

Des siècles de pandémie de peste

On aurait tort de penser que seuls les échanges commerciaux contemporains et l’économie mondialisée sont de nature à transformer les épidémies - maladies qui se répandent dans une zone géographique donnée - en pandémies - qui se développent dans de très nombreux pays, comme le Covid19 ayant couvert le globe en quelques mois. La diffusion rapide des maladies contagieuses au-delà des frontières des régions, des Etats, voire des continents, existe depuis de très nombreux siècles. Il en fut ainsi de la peste. Si j’ai choisi de parler de la Peste Noire de 1348-1352 sur ce blog, c’est parce qu’elle a constitué un phénomène de première importance pour la fin du Moyen Âge, notamment en Occident. Mais il ne s’agit que d’un épisode parmi d’autres dans la très longue histoire de cette maladie qu’il convient de rappeler en préambule.

La première pandémie, connue, de peste apparaît en 541-542, sous le gouvernement de l’empereur romain d’Orient, Justinien (527-565) : elle se développe dans tout le bassin méditerranéen et le territoire de l’Europe actuelle. Des témoignages d’auteurs du VIème siècle la documentent. Les historiens actuels pensent que c’est à partir d’un foyer endémique d’Asie centrale qu’elle s’est développée, suivant les routes commerciales, parvenant en Méditerranée orientale et de là circulant avec les transports commerciaux (voies maritimes et fluviales, cabotage le long des côtes) et les déplacements militaires. Cette peste pénétra peu à l’intérieur des terres, essentiellement aux abords des axes du Pô, du Rhône et de la Saône.

Cette première pandémie dura jusqu’en 767, se développant en une vingtaine de poussées successives. A partir de cette date, on n’en trouve plus mention pour l’Europe mais elle demeure endémique en Orient, en Inde et en Chine.

Puis soudain, après 6 siècles de silence, la peste réapparaît dans les documents : elle surgit en Mongolie en 1320 et se répand jusqu’à la Mer Noire. En 1346, les Mongols de l’empire turco-mongol de la Horde d’Or assiègent un comptoir génois, le port de Caffa situé sur les bords de la Mer Noire en Crimée. Si la tradition rapporte que les Mongols envoyèrent les cadavres contaminés des leurs sur les assiégés, il est plus probable que ce furent les rats qui véhiculèrent la maladie. Ce siège se conclut par une trêve et un accord autorisant les bateaux gênois à quitter Caffa, Et ce sont ces bateaux qui transportèrent la maladie dans tous les ports où ils s’arrêtèrent : tout d’abord Constantinople en 1347, puis Gênes et Marseille en novembre 1347, Messine fin 1347, Pise et Venise en janvier 1348.

C’est ainsi qu’une seconde pandémie gagna toute l’Europe entre 1348 et 1352. Il faut dire que les populations se trouvaient déjà affaiblies par de nombreuses famines, conséquences d’un vaste refroidissement climatique à l’œuvre depuis la fin du XIIIe siècle et qui ruinait les récoltes. Cette pandémie s’étendit aussi au monde musulman : la Palestine, Beyrouth, Tripoli, Damas en juin 1348, Alexandrie et Le Caire en septembre 1348.

En cinq ans, la peste fut partout en Europe (et jusqu’en Scandinavie, en Islande, au Groenland et en Russie), où elle tua entre 25 et 45 millions de personnes. Les chemins de sa progression se superposaient aux routes commerciales. La peste devint l’image même de la désolation et de l’impuissance des hommes à l’enrayer.

Après cet épisode qui constitua la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’Eurasie, la peste ressurgit durant des siècles en Europe, avec un dernier épisode à Marseille en 1722. En Asie, une troisième pandémie se déclara en 1894. C’est alors à Hong Kong qu’est enfin découvert le bacille Yersinia Pestis par un médecin franco-suisse, Alexandre Yersin. Ce médecin, spécialiste en bactériologie de l’Institut Pasteur, explorateur, identifia ce bacille extrêmement virulent à partir de bubons prélevés sur des cadavres et tenta de mettre au point un sérum et un vaccin anti-pesteux. C’est un autre médecin français, Paul-Louis Simond, qui établit enfin en 1898 le rôle de la puce du rat dans la transmission de la peste bubonique.

Aujourd’hui, la peste, qui a la capacité de s’éteindre et de réapparaître brutalement, n’a pas pu être éradiquée. Elle fait même partie des maladies ré-émergentes observée dans vingt-six pays en Asie, Afrique et Amérique. Des recherches sont en cours, notamment à l’Institut Pasteur, pour mettre au point un vaccin permettant d’éradiquer cette maladie vieille de quinze siècles qui peut être désormais soignée par des antibiotiques.

Au XIVe siècle, à défaut de pouvoir efficacement combattre la Peste Noire, on la fuyait, quittant les villes pour la campagne. On cherchait aussi à y échapper par l’imagination, comme nous y invite Boccace dans son ouvrage écrit en 1349, le Décaméron, que je vous présenterai vendredi 3 avril.


Dominique Vingtain

Directrice du musée du Petit Palais

et conservatrice en chef du Palais des Papes


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Qui était Esprit Requien ?

C'est un de nos lointains ancêtres avignonnais. Il est né en 1788, quelques mois avant la Révolution française.

Très rapidement, il se passionne pour les sciences naturelles (on dit aujourd’hui la biologie). Il faut dire que les environs d’Avignon sont riches en animaux de toutes sortes, en plantes diverses et le Mont Ventoux n’est pas loin où on peut trouver des raretés.

Dès l’âge de 18 ans, il entre en relation (par lettres manuscrites ~1 !) avec les plus grands savants français et étrangers de son époque. C’est à cette période aussi qu’il commence à collecter les plantes et les herbes pour constituer ce qui va devenir un herbier ~2 gigantesque ! A tous ses amis botanistes, Requien demande des plantes sèches, encore des plantes sèches qui vont augmenter sa collection.

Au cours de ses promenades, il remarque ces drôles de cailloux dont la forme rappelle souvent celle d’animaux actuels. Effectivement, ce sont les restes d’animaux ayant vécus bien avant que l’homme apparaisse sur Terre et que l’on appelle des fossiles. Ces fossiles, il les collecte aussi et constitue, là encore, une très importante collection.

Bien que Requien n’ait jamais travaillé ~3 , il était très investi dans la vie avignonnaise et fut à plusieurs reprises conseiller municipal.

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On lui proposa même de devenir député...

mais il demanda à ne pas voter pour lui ! tant il avait à faire à Avignon. Cette passion du devoir civique pour sa ville et ses concitoyens explique qu’il ne se maria pas.


La passion que Requien pour les sciences naturelles et pour sa ville, l’amena à devenir membre de la Fondation Calvet ~4 , dont il devint un exécuteur testamentaire.


Portrait d'Esprit Requien

Fondation Calvet,

La vague romantique du XIXème siècle et l’intérêt pour les antiquités entraînèrent la création de l’Inspection des Monuments historiques dont Prosper Mérimée prit rapidement la tête ~5. Les tournées d’inspection le conduisirent à visiter toute la France et la Corse et partout il cherchait des hommes connaissant suffisamment bien le passé de leur région pour dresser l’inventaire des monuments remarquables. A Avignon il entra en relation avec Requien qui s’investit pleinement dans cette mission strictement bénévole. Rapidement, les deux hommes se trouvent de nombreux points et deviennent amis.

C’est cette amitié indéflectible qui permettra à notre ville de conserver son enceinte médiévale. Il avait en effet été prévu de détruire les remparts le long du Rhône pour en faire la voie de chemin de fer. Requien et d’autres avignonnais s’insurgent contre ce projet et fait appel à Mérimée qui pèse de toute son autorité dans les ministères et cabinets parisiens pour que ce projet soit abandonné. Et en effet, les deux amis gagnent cette bataille, Avignon conserve ses remparts. Cependant, les ennemis de Requien veillent et lui créent de nombreuses embûches.

Lassé de ces tracasseries, Requien décide de quitter Avignon et de s’exiler en Corse où il pensait connaître une vie meilleure, toute dédiée aux sciences naturelles. Là, en Corse il rencontra un jeune professeur vauclusien d’adoption et récemment arrivé dans l’île, Jean-Henri Fabre.

Rapidement en contact, les deux hommes se découvrent une passion commune pour les sciences, notamment la conchyliologie ~6 et la botanique. Fabre se souviendra, bien plus tard, d’Esprit Requien et des conseils qu’il lui donnait.

Pendant ce temps, à Avignon, les ennemis de Requien se vengent en attaquant le musée auquel il avait donné ses collections d’histoire naturelle et ses bibliothèques (bibliothèque générale puis scientifique). Lui qui avait tant apporté à cet établissement ne put pas le supporter. Aussi, il revient à Avignon une courte année, pour re-dynamiser le Musée Calvet qu’il appréciait tant. Mais, il devait repartir en Corse pour ramener toutes les collections qu’il avait constituées là-bas. Et c’est à Bonifacio, ville où il s’était établi qu’il mourut au mois de mai 1851.

La Ville d’Avignon rapatria le corps de son enfant et l’inhuma à ses frais dans un tombeau dû à Chenavart ~7.

Sur décision de Napoléon III, en 1853, la section « Histoire Naturelle » du musée Calvet, installée dans l’actuel Temple Saint Martial rue Jean Henri Fabre, prit le nom de Museum Requien.


Pierre MOULET

Chef d’Etablissement

Museum Requien


~1 : Manuscrit : écrit à la main (les ordinateurs n’existaient pas !).

~2 : Herbier : collection de plantes sèches.

~3 : Des terres agricoles louées à des maraîchers et une petite tannerie donnée en gérance assuraient ses revenus.

~4 : Cette Fondation, établissement public, existe toujours et enrichit les musées d’Avignon en œuvres d’art ou objets d’histoire naturelle.

~5 : Même s’il en fut le plus célèbre directeur, il n’en fut pas le créateur comme on le pense quelquefois.

~6 : Etude des coquilles d’escargots marins, aquatiques et terrestres.

~7 : La tombe est toujours présente au cimetière Saint Véran.


# 5 Qui suis-je ? du musée Lapidaire

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

« Je suis le rival du lion par ma force et moi, j’incarne le héros par excellence »

Qui sommes- nous ? Le taureau et Héraclès »

Dans la pensée grecque, le taureau représente l’adversaire traditionnel du lion en raison de sa force et sa sauvagerie. « Dompteur de taureaux » est une épithète fréquemment accolée à cet animal. De son côté, Héraclès, fils de Zeus et d’Alcmène, poursuivi dès sa naissance par la haine d’Héra, l’épouse légitime du roi des dieux, incarne le plus grand des héros grecs par sa bravoure, son énergie, sa persévérance, sa capacité à triompher de l’adversité en dépit des coups du sort.

Anthologie Palatine, Livre VI, Epigrammes votives, n° 114, D’ Antipater de Sidon :

« Ce taureau qui, naguère, mugissait sur les cimes de l’Orbélos, ce monstre qui dévorait la Macédoine, c’est Philippe qui l’a tué en le frappant au front d’un coup de son épieu de chasse ; et il t’a consacré, Héraclès, avec sa puissante dépouille, les cornes qui armaient sa tête invincible. Il est bien de ta race : il lui convenait d’imiter les travaux de son aïeul, en tuant comme toi un taureau ».

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Cratère en calice à figures rouges

Attique,

attribué à l’atelier de Kléophon,

vers 420 av. J.C. ,

Legs Henri Metzger à la Fondation Calvet,

Avignon, Musée Lapidaire,

inv. 2005.2.

Sur le vase du Musée Lapidaire, un magnifique cratère en calice, la forme la plus raffinée de ce vase destiné à mélanger l’eau et le vin- les Grecs ne buvaient jamais le vin pur, privilège des dieux ou comportement barbare- se déroule un des douze Travaux imposés à Héraclès par Eurysthée : Ici, le cinquième, la capture d’un terrifiant taureau qui dévastait la Crète.

Le peintre a saisi l’instant où le héros terrasse la bête féroce. A droit, Nikè, l’allégorie de la Victoire, s’apprête à couronner Héraclès. A gauche, la déesse Athèna, protectrice du héros, observe la scène.

Who's who ? # 1 du Petit Palais

Et si nous mettions à profit le temps de cette pause inédite pour partir à la rencontre des éminents personnages qui peuplent les peintures et sculptures du musée du Petit Palais ? C'est ce que nous vous proposons avec cette série « Who's who ? du Petit Palais ».


Nom : Jean

Surnom : le Baptiste

Signes distinctifs :

• Porte une barbe et une peau de bête (en effet, il vécut longtemps en ermite dans le désert)

• Est souvent représenté très maigre (dans le désert, la légende raconte qu'il se nourrissait uniquement d'insectes et de miel)

• Tient une banderole sur laquelle est inscrit Ecce Agnus Dei, Voici l'agneau de Dieu (car ce sont les paroles qu'il a prononcées quand il reconnut en son cousin, Jésus, le fils de Dieu).

• Signe bonus : une petit bulle renfermant l'image d'un agneau (voir ci-dessous)

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Saint Jean-Baptiste avec un donateur

Giovanni Angelo d'Antonio.


Inv 20183, dépôt du musée du Louvre


Avignon, musée du Petit Palais


Crédit : RMN Grand Palais - René-Gabriel Ojéda

Fils de la cousine de Marie, Elisabeth, Jean le Baptiste ou Jean-Baptiste est considéré comme le dernier des prophètes. Il pratiquait le baptême comme acte de purification dans les eaux du fleuve Jourdain ce qui lui valut son épithète. C'est là qu'il refusa de baptiser son cousin Jésus, venu le trouver, car il reconnut en lui le Messie dont il annonçait la venue.

Arrêté par Hérode Antipas qui craignait que Jean-Baptiste n'usa de son influence pour soulever le peuple contre lui, il fut exécuté vers 28-29 ap. J.-C.

Les récits bibliques nous content une fin plus romanesque. A l'occasion d'un banquet, séduit par la danse offerte aux convives par la fille de sa nouvelle femme, Herodiade, Hérode lui promit de lui offrir tout ce qu'elle voudrait. Celle-ci, guidée par la rancoeur de sa mère contre le Baptiste qui dénonçait son mariage, demanda la tête du prophète, qui lui fut apportée sur un plateau. Bien que les Evangiles ne mentionnent pas le nom de la jeune fille, la tradition a retenu celui de Salomé.

1348-2020 : de la Peste Noire au Covid19

Craindre ou fuir quelqu’un comme la peste.

Nous connaissons tous ces expressions. Elles viennent de très loin, d’époques où la peste tuait sans compter, partout, des rivages de la Chine jusqu’à ceux de l’Europe actuelle et au Maghreb. Tuer sans épargner personne, jeunes et vieux, pauvres et riches, anonymes et puissants. Tuer sans que personne ne sache ni pourquoi, ni comment. Tuer sans qu’il n’y ait de remèdes.

Alors oui, on craignait l’autre, on le fuyait, car il pouvait apporter la peste avec lui. Craindre ou fuir comme la peste. Les événements historiques laissent des traces dans les archives mais aussi dans le langage courant. On l’oublie parfois et puis, soudain, l’actualité nous le rappelle de manière fracassante et douloureuse.

La pandémie de Covid19 nous oblige à nous isoler les uns des autres, à redouter les contacts physiques susceptibles de nous contaminer. Aujourd’hui, comme au XIVe siècle, à Avignon comme dans toute l’Europe, nous avons ordre des gouvernements de rester chez nous, de nous isoler, de nous confiner, pour mettre un terme à la propagation du virus.

Mais aujourd’hui, nous pouvons nous distraire et nous cultiver grâce à la télévision et à internet. C’est une chance incroyable. Comme c’est une chance que de pouvoir continuer à être relié même virtuellement aux gens que l’on aime et plus largement au monde. Notre confinement est bien réel mais nous demeurons connectés virtuellement les uns aux autres.

Les propositions de distractions abondent, pour nous changer les idées, nous faire oublier la pandémie. Alors, au sein de cette profusion, retiendrez-vous cette invitation à regarder dans le passé ce que certaines pandémies ont fait aux individus et à la société de leur temps ? Cette proposition n’incite pas au pessimisme, ni à l’effroi, mais invite à se relier à ceux qui nous ont précédé et à apprendre de leurs expériences.

Pour la médiéviste que je suis, le Covid19 (bien que d’une nature différente et beaucoup moins meurtrier) fait penser à la Peste Noire qui, de 1348 à 1352, constitua sans doute la plus grande catastrophe démographique qu’ait connue le continent eurasien, causant des morts par millions. En cinq ans, cette peste tua un tiers de la population européenne, dont la moitié des habitants des villes. Par chance, nous n’en sommes pas là et nous n’en n’arriverons pas là. Mais sans doute avons-nous peur comme nos ancêtres ont eu peur.

Je vous propose de regarder ensemble, au fil de ces journées de confinement, les différents temps de cette Peste Noire. D’abord, comment elle est née puis s’est propagée au sein d’un immense territoire, comment les contemporains l’ont vécu, ce qu’ils en ont dit. Ensuite, ce blog étant celui d’Avignon Musées, je vous propose d’observer l’arrivée et les effets de cette peste à Avignon et plus largement en Provence. Enfin, de regarder quelles ont été les conséquences de cette Peste sur les sociétés de son temps, du point de vue social, des mentalités, de l’art. Et chemin faisant, nous pourrons donner un peu de sens à notre confinement, réfléchir à ce que nous aimerions que le monde soit lorsque ce confinement cessera.


Je vous propose que nous nous retrouvions à jour fixe, comme un rendez-vous pris d’avance le temps du confinement, le mardi et le vendredi, si cela vous convient.


Mardi 31 mars : Des siècles de pandémie de peste

Vendredi 3 avril : La recette de Boccace pour oublier la peste (1349)

Mardi 7 avril : Avignon 1348-1352

Vendredi 10 avril : La vie et la mort dans la sculpture et la peinture à Avignon

Mardi 14 avril : Après la Peste Noire


Dominique Vingtain

Directrice du musée du Petit Palais

et conservatrice en chef du Palais des Papes

# 4 Qui suis-je ? du musée Calvet

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

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Le Loup et Mazeppa du musée Calvet

Je sème la terreur parmi les hommes et les bêtes et dans les vastes territoires de l’empire russe, mon nom est synonyme de désolation. Je suis un beau et jeune page qui a succombé à la séduction de l’épouse d’un aristocrate polonais. Pour châtiment, ici, je suis attaché, nu, sur le dos d’un cheval blanc.

Qui sommes- nous ? Le loup et Mazeppa, héros d’un long poème homonyme de Byron, publié en 1819. A la fin du poème, après avoir parcouru les steppes de toute l’Europe de l’Est, Mazeppa survit à ses épreuves ».

Les tableaux. On voit ici deux versions du même tableau : Horace VERNET ( 1789- 1863), « Mazeppa et les loups », 1826, achat de la Fondation Calvet et à côté, une seconde version, réalisée par l’artiste pour remplacer la première, accidentel-lement déchirée dans son atelier par un coup de fleuret, et acquise également par la Fondation Calvet.

Je me propose dans un texte plus développé sur la Galerie Vernet de préciser l’importance du thème du tableau pour les Romantiques, sa signification profonde.

Isabelle Julia (monographie sur Horace Vernet) rappelle que le thème du poème de Byron « symbolise pour les Romantiques les emportements du poète, entraîné par l’inspiration. Cette course infernale débouche sur la liberté et conduit le héros vers les régions du génie. La vie supérieure est conquise par celui qui a traversé l’épreuve de la mort affrontée ».

« L’aigle abat le faucon et le faucon les oies et les brochets ont peur du crocodile. Le tigre effraie le loup, le chat croque le rat ; bref, plus, peut force que faiblesse ».

Alexandre Pouchkine, Poesies, « Force et faiblesse »

Galerie Vernet du musée Calvet

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

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L’Automme de Hubert Robert

L’Automme de Hubert Robert

Cette toile apparaît sans doute comme la plus originale de la série. Ici, nul souvenir de monuments antiques. La composition est atypique, avec le gros bâtiment à droite, une ancienne chapelle, vu de biais. L’œil se déploie librement jusqu’à l’horizon et le paysage montagneux, noyé dans la brume, d’une beauté presque irréelle. Au premier plan, les hommes se consacrent à leurs activités quotidiennes, ici , des vendanges. Témoin du passage du temps, la chapelle- la statue de la Vierge dans la niche atteste la destination primitive du lieu- a été transformée en chai.

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Point d'étape sur la restauration

de deux statuettes de pleurants du musée

du Petit Palais – Une étonnante surprise

Depuis le XIIIe siècle se développent sur les tombeaux de véritables cortèges sculptés composés de statuettes exprimant le deuil ou la douleur. Figés dans une prière éternelle, ces pleurants participent ainsi au salut de l'âme du défunt. Parmi les pleurants conservés par le musée du Petit Palais, deux d'entre eux, déposés par la Fondation Calvet, proviennent du couvent de Sainte-Claire, lieu de la mythique rencontre entre le poète Pétrarque et la belle Laure de Noves. Aucune source ne permet aujourd'hui de définir précisément le monument funéraire pour lequel ces pleurants furent sculptés.

Extrêmement encrassées, ces deux sculptures ont fait récemment l'objet d'un nettoyage par Maÿlis de Gorostarzu et Jennifer Vatelot, restauratrices spécialistes de sculptures.

En attendant de pouvoir les redécouvrir au musée du Petit Palais, voici le résultat de cette opération.

Le pleurant qui porte la main à son visage en signe d'affliction a souffert d'interventions drastiques par le passé : la partie supérieure du visage et une partie de son capuchon ont été reprises au plâtre et la polychromie originale a pour l'essentiel été grattée. En revanche, le deuxième pleurant, dont les plis du vêtement suggèrent le mouvement d'un homme en marche, a conservé sous les couches de poussières accumulées une magnifique et étonnante polychromie, vraisemblablement originale, qui font de lui l'unique personnage à barbe rousse de nos collections !

Une seconde étape de travail est prévue dans le courant de l'année 2020 : une minutieuse retouche colorée permettra de rendre de la lisibilité aux robes noires portées par les pleurants tandis que la fabrication d'une semelle pour le pleurant roux lui redonnera toute sa stabilité et sa stature.


Credit :

400px-pleurant : C. Mertens

DSC-1014 : M. Mayot

# 3 Qui suis-je ? du musée Lapidaire

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

" Je suis toute petite. Les enfants grecs me pourchassent comme ici Erôs, le dieu enfant, qui bondit vers moi, les deux bras tendus. Petits et grands me gardent dans des cages d’osier car mon chant est jugé très harmonieux.


Deuxième indice : Je suis aussi crainte pour ma voracité, détruisant les récoltes. Ici, ma taille est disproportionnée et je suis perchée sur un épi de blé.


Qui suis- je ? La sauterelle."


On pourrait mettre en exergue une épigramme (épitaphe versifiée) de l’Anthologie Palatine :


« Sauterelle, toi qui trompes mes regrets et apaises mon sommeil, muse au vol mélodieux, imitation naturelle de la lyre, dis- moi quelque chant aimé, en frappant de tes ailes tes pattes sonores ».

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Relief avec Eros pourchassant une sauterelle

Œuvre gréco- romaine,

Fin de l’époque hellénistique,

Collection Nani di San Trovaso.

Achat de la Fondation Calvet, 1841,

Avignon, Musée Lapidaire,

inv. E 30.

# 2 Qui suis-je ? du musée Lapidaire

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

Sur la face principale : le défunt, un cavalier, en compagnie de ses parents à l’intérieur d’un naïskos ( monument funéraire imitant la façade principale d’un temple ).


Devinette : je suis le plus gracieux des volatiles et, pourtant, dans mon enfance on se moquait de moi et on me maltraitait.


Deuxième indice : La maîtresse que j’accompagne dans ses pérégrinations dans la sphère céleste est la plus belle des déesses. Elle est la déesse de l’amour, de la fécondité sous toutes ses formes. En Italie du sud, les colons grecs l’invoquent sous le nom de Mélainis, « la Noire », épithète cultuelle la désignant comme la divinité qui règne sur le royaume d’Hadès et protège les défunts.


Qui sommes- nous ? Le cygne et la déesse Aphrodite


En exergue : un passage du conte d’Andersen sur Le vilain petit canard, un trésor de la littérature pour petits et grands .


" Le cygne…. songeait à la manière dont il avait été persécuté et insulté et voilà qu’il les entendait tous dire qu’il était le plus beau de tous les beaux oiseaux ! Alors, ses plumes se gonflèrent, son cou élancé se dressa et il s’écria de tout son cœur : Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard ".

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Cratère à volutes à figures rouges

Apulie ( Italie méridionale ),


vers 320 av.J.C.,


Achat de la Ville, 1998,


inv. 998. 4.

# 1 Qui suis-je ? du musée Lapidaire

Une œuvre, une devinette, un commentaire proposé par le conservateur

" Nous sommes frères jumeaux, cavaliers émérites. Sur cette terre, nous protégeons les voyageurs, les marins mais assurons également la stabilité du foyer."

Dans l’au- delà, nous sommes les « douaniers » du ciel . Notre sœur, née comme nous d’un œuf, est réputée pour sa très grande beauté.


Qui sommes- nous ? Les Dioscures, Castor et Pollux, de grands héros grecs et leur sœur Hélène.


Pollux et Hélène sont nés des amours de Zeus, le plus grand des dieux qui revêtit pour séduire Léda la forme d’un cygne. Castor est le fils de Léda et de son époux, Tyndare."

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Relief votif consacré aux Dioscures (Castor et Pollux)

Grèce, Péloponèse,


Époque impériale,


Achat de la Fondation Calvet, 1841.


inv. E 29